2
min

Une mauvaise interprétation

Image de Alain Chenoz

Alain Chenoz

378 lectures

346

Ah la vaaache, qu'est-ce qu'il tenait !
Il se doutait bien qu'il allait tomber dans un traquenard d'où il ne sortirait pas indemne, le genre de soirée qui n'en finit plus, comme tant d'autres vécues dans le passé, des verres échangés au comptoir, une flopée d'offerts puis, l'heure avançant, le vide qui redessine imperceptiblement l'espace autour de lui.
Et, comme toujours, il se retrouve seul comme un con à noyer son chagrin et remplir sa solitude en écopant avec générosité la bouteille de vodka.
Quand le barman commence à monter les chaises bistrots sur les tables, avant le coup de balai pré-fermeture, il ne se fait pas prier et sort d'un pas lourd, lançant un " bonne nuit" d'une voix pâteuse en quittant le troquet familier, léger comme un bulldozer et gai comme un employé des pompes funèbres.
Mais il n'est pas encore temps de rentrer, il repousse l'échéance, son face-à-face quotidien avec ses démons.
Assis derrière son volant il médite et pense à Olga, son amour perdu.
L'amour ébranle et enchante, on le rencontre avec une fréquence assez capricieuse, on le chope, on le pratique, on le laisse s'avancer avant qu'il ne batte en retraite. C'est l'amour qui mène le bal, on le suit aveuglément, se soumettant à ses caprices.
Une femme déboule dans ta vie, s'y pose une dizaine d'années comme un fanal dans une nuit d'encre et, sans préambules, souffle sa flamme te laissant seul dans les ténèbres.
Perdu dans ses sombres pensées, il tourne machinalement la clé de contact de sa vieille Audi, donne deux à trois coups d'accélérateur pour se rassurer avec le réconfortant ronflement du moteur, puis enclenche les vitesses en démarrant sur les chapeaux de roue.
Il a besoin de cette affirmation de soi, de ce sentiment de puissance qui le rassure, de sentir cette exaltation qu'Olga la fugitive lui a volé.
Il lui est pourtant difficile d'y voir clair, la seule chose qui le maintient à peu près debout c'est l'illusoire tutelle procurée par tous les alcools qui croisent son chemin, mais aucun ne reste couché suffisamment longtemps pour qu'un dépôt puisse s'y reposer.
Les phares de la voiture stabilotent la lugubre nuit de novembre.Il pleut, même la pluie est d'humeur maussade. Rien à voir avec les dégringolades joyeuses du printemps qui annoncent la renaissance avec une fougue mal contenue, mais un fin chapelet aquatique qui entaille la peau comme des lames de rasoir usées. Ce n'est pas une douche d'abondance mais une rincée famélique que le moteur des balais d'essuie-glace n'arrive même pas à juguler.
Dans le véhicule ses paupières ont aussi beaucoup de mal avec les larmes embuant ses yeux.
Il conduit au radar mais il connaît le chemin comme sa poche.
Dans moins d'un kilomètre il sera en sécurité sur l'autoroute et dans vingt minutes il pourra se jeter dans son lit en s'étant juste déchaussé.
Cependant il faut y arriver, le manque de sommeil se fait plus pressant, il décide d'ouvrir la fenêtre côté conducteur, tant pis pour la pluie. Le froid vif le galvanise, le réconforte, comme le petit remontant du matin qu'il se jette d'un trait au fond de la gorge. Il peut de nouveau accélérer. Il goûte les deux cent chevaux du moteur, comme un prolongement de lui-même, il fait couple avec sa voiture, c'est une esclave obéissante, elle répond favorablement à toutes ses fantaisies. Il est son maître !
En accélérant il se détache du temps et du monde, il se projette ailleurs dans un mouvement de plus en plus accéléré où les apparences se troublent et s'éparpillent.
Il s'engage sur la bretelle d'autoroute en faisant crisser ses pneus, il jubile, il est redevenu un être supérieur, il va leur montrer ce dont il est capable. Il peut enfin appuyer sur le champignon, l'aiguille du compteur s'emballe, il exulte, Il triomphe. La vitesse l'enivre.
Il a soudain envie de chanter du rock à tue-tête, il allume son autoradio sur sa fréquence de prédilection et peste en entendant un flash spécial.

"Alerte circulation, sur l'A7 un véhicule roule à contre sens, nous vous réclamons la plus grande vigilance."
- Mais bordel de merde, il n'y en a pas qu'un, ils sont tous à l'envers ces cons !

PRIX

Image de 2018

Thème

Image de Très très courts
346

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Gillesblues
Gillesblues · il y a
Sur l'échiquier de l'écriture,vous faites un échec et mat.
·
Image de Alexienne Duplessis
Alexienne Duplessis · il y a
Histoire bien menée - Pour le rire de fin *****;)
·
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Boire ou conduire...Je vote !
Je suis en lice avec l'âne et la moto...

·
Image de Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Ah la moto c'est un thème qui est générateur de votes ;-)
·
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Oui, mais en plus j'ai un âne !...
·
Image de Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Ben, il y en avait un aussi dans l'histoire originelle ;-)
·
Image de Laureline Maumelat
Laureline Maumelat · il y a
Excellent, comme d'hab ! j'ai bien ri à la fin
·
Image de Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Merci Laureline pour le "comme d'habitude", il est important d'être constant ;-)
·
Image de Diamantina Richard
Diamantina Richard · il y a
Oh le con ! Il s'est vu quand il a bu? Bon n'empêche que ça fait peur !!! Sinon belle écriture, mais ça c'est pas nouveau. J'ai essayé de lire pas mal de textes et il y a de très jolies surprises! Les vrooms peuvent mener à tout...
·
Image de Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Ah oui, passé l'énoncé du sujet, un brin enfantin faut l'avouer et peu attractif, on se rend compte que l'important c'est bien ce qu'on en fait.
Merci Diamantina !

·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Le thème est bien traité et de manière originale. Mes 5 voix pour cela. Bonne continuation Alain Chenoz.
·
Image de Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Merci Untrucbadour !
·
Image de Lélie de Lancey
Lélie de Lancey · il y a
Waouh!!!! Une mauvaise interprétation et surtout une mauvaise vision... On se met à sa place, on est triste pour lui, surtout quand il dit "Une femme déboule dans ta vie, s'y pose une dizaine d'années comme un fanal dans une nuit d'encre et, sans préambules, souffle sa flamme te laissant seul dans les ténèbres.".. Et puis après, on se laisse emporter par son excitation, la vitesse, la puissance, l'envie de musique rock... Et puis... Et puis je ris ! C'est excellent !
·
Image de Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Merci Lélie, on endosse parfois l'habit de victime et il nous colle à la peau...jusqu'à la fin.
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Quand on est rond, on y voit double, mais là faut multiplier par dix, vingt, trente... Bravo, Alain, pour cette belle chute qui en appelle une autre. +5
·
Image de Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Merci Jean, c'est bien connu, l'excès d'alcool est nocif à la circulation !
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Sauf que quelquefois il dilate les artères !
·
Image de Fantec
Fantec · il y a
Malgré l'ambiance tragique, j'étais sûre que j'allais rire à la fin. Kiri, kiri, kiri !
·
Image de Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Pas de quoi en faire un fromage ;-)
·
Image de MCV
MCV · il y a
Elle a bien fait de le plaquer, finalement.
·
Image de Alain Chenoz
Alain Chenoz · il y a
Et ce n'était pas un placage sans ballon ;-)
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur