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Une maison parfaite

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Ecrivainenherbe

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C’est hallucinant ce qui se passe dans le monde de nos jours : un fait divers horrible s’est passé en Caroline du Nord. Il n’y a qu’en Amérique que çà peut arriver çà, ou bien dans les thrillers ascendant films d’horreur ; je vais vous raconter, puisque j’étais le Marshal chargé de l’affaire. C’était un Samedi ; mon équipe et moi-même avions été appelés par les voisins d’une grande maison entièrement connectée, qui avaient entendu des cris et des tirs. Absolument tout y était automatisé : des robots ménagers les plus sophistiqués, en passant par les rideaux qui descendent tout seuls dix minutes avant l’arrivée des occupants, la baignoire se remplissait à dix-neuf heures précises et était, naturellement, à température idéale. Sans oublier une sécurité maximum avec caméras réglables à distance tout autour de l’habitation, ainsi qu’un portail somme tout basique quant à sa physionomie mais d’une redoutable efficacité. J’en savais quelque chose puisque nous avions mis plus de deux heures avant de pouvoir le franchir. Une demeure du type de celles qu’affectionnent les stars et dont rêve, toute sa vie durant, chaque quidam.

La tenue de la maison était impeccable et la décoration rappelait les origines des hôtes : divers objets venant de Tahiti, comme de fabuleux coquillages et des figurines grandeur nature de perroquets à qui il ne manquait plus que la parole. Sur une console, une collection d’une vingtaine de carrosses miniatures, plus riches en pierres précieuses les uns que les autres. Ce qui frappait, c’était l’amoncellement de bibelots dans un espace très dépouillé. Et là, je parlais d’objets d’art, de sculptures ciselées comme cet éléphant de marbre blanc d’à peine deux centimètres de hauteur sur cinq de long : une pure merveille. Je n’étais pas que Marshal, j’étais aussi amateur avisé en matière de beautés rares à l’instar de ce minuscule pachyderme. Malheureusement pour moi, la visite de l’exposition s’arrêtait là. Car ce qui frappait le plus ici, ce n’était pas le mobilier succinct hors de prix, ni le piano à queue noir lustré comme un miroir, ni autre merveillosité : c’était le silence, aussi enveloppant que la cape de la Mort elle-même, ce qui machinalement me faisait regarder ce piano de travers car il ne remplissait pas son rôle d’agrément. A l’inverse, il m’angoissait terriblement de par son allure fermée et ce malgré qu’à notre arrivée, nos narines eussent été accueillies par un sublime fumet de gratin dauphinois et de rôti que je supposais être du chevreuil.

La table avait été mise pour deux, avec des couverts en vermeil, des verres en cristal de bohème et des assiettes splendides aux décors géométriques. La carafe à vin était pleine d’un vin qui fleurait une cuvée d’exception. Et même le jardin était impeccable. Ici, tout avait été pensé dans un grand souci d’exigence, sans doute pour approcher le parfait. Et pourtant.... Mon travail, je le faisais dans les règles de l’art, je remarquais chaque détail qui n’avait pas lieu d’être. Et dans ce monde d’exactitude, où tout était impeccablement maitrisé, il y avait quelque chose qui clochait : qu’il manque une fourchette sur une table si richement dressée çà ne m’allait pas. Et toujours ce calme intense qui n’avait rien de normal.
Une rambarde en verre, ouvragée en volutes à pommeau doré, annonçait un escalier en double-quart tournant. Je levais les yeux vers cet étage encore secret et ma voix intérieure se déclencha : le parfait était en train de se transformer en probable et çà ne présageait rien qui vaille. J’avais beaucoup d’expérience dans mon métier et je pouvais m’enorgueillir d’être le meilleur Marshal du comté. Et là, bizarrement, j’avais peur de ce que j’allais trouver là-haut. Il y avait comme une odeur de sang maintenant que j’étais à mi-hauteur ; pistolet au poing et suivi de mon collègue, les mauvaises ondes m’encerclaient, comme si le diable et ses acolytes avaient pris possession de l’étage. Je continuais mon ascension que je sentais funeste, doigt sur la gâchette et index sur les lèvres. Je regardais mon adjoint, lui montrant les traces de quelqu’un qui avait marché dans la terre ainsi que des traces de sang sur les murs. Avec précaution et dans un mutisme optimal, nous arrivions enfin au premier. J’avais le cœur dans les tempes et la peur au ventre, de plus en plus de sang sur les parois, le sol et la rampe. Je m’attendais au pire, quelque chose d’affreux, mais c’était sans commune mesure avec ce qu’on allait découvrir. Avec la plus grande délicatesse, j’ai ouvert la porte de la chambre où était marqué Robby, en lettres de feu. J’imaginais en un quart de seconde, une petite lampe projetant des étoiles au plafond sur une table de chevet qui serait assortie au petit lit surmonté d’un mobile avec des papillons multicolores ; je voyais plein de peluches, des jouets en pagaille et peut-être même une tétine oubliée par terre parce que l’enfant aurait gratifié ses parents d’un premier rire. Et au lieu de çà, j’ai eu un haut-le-cœur magistral : du sang partout, une femme démembrée gisait par terre, surmontant un gros lapin blanc qui ne serait plus jamais immaculé. Ses yeux bleus encore ouverts exprimaient une terreur innommable et une souffrance que je ne souhaitais même pas à mon pire ennemi. Une balle avait traversé sa boite crânienne pour aller se loger dans l’oreille d’un nounours brun, entrainant dans sa course folle un morceau de cervelle blanchâtre ; la quasi totalité des jouets nageaient dans une grande mare de sang encore tiède ; un avant-bras bleui avait été lancé dans le coffret à jouets encore paré de deux bracelets en or. Vision d’épouvante ! J’avais une envie irrépressible de vomir mes tripes, là, sans contrôle. Pourquoi d’ailleurs paraître inébranlable quand tout était sans dessus dessous ? Nous assistions au Bal donné par la Grande Faucheuse, avec pour décoration des lambeaux de chair fraîche qui ne tarderaient pas à se putréfier rapidement. Mon sang se glaçait et je devais néanmoins continuer ce pour quoi j’étais venu ; en face d’elle, une figure fantomatique assise sur une chaise avec un bébé dans les bras : l’époux portant son enfant dont le visage était renversé en arrière, le crâne enfoncé avec une fourchette plantée dans l’œil... L’homme nous a regardé avec des yeux hagards, comme s’il ne comprenait pas notre intrusion; une hache et un pistolet étaient posés près de lui et il avait des chaussures pleines de boue. Par réflexe, je donnais un grand coup de pied au revolver qui alla s’échouer près d’un pied désolidarisé de sa jambe nourricière. Sur le mur était inscrit avec un doigt ensanglanté « Allez-vous en !», doigt qui serait retrouvé durant l’enquête dans une des boites de construction aux couleurs pétillantes du petit Robby...

L’histoire nous dira plus tard que l’homme de la maison avait eu une crise de démence et qu’il voyait des choses qui n’existaient pas : il avait cru voir un monstre dans le berceau de son enfant et avait confondu sa femme avec un être venu d’ailleurs. Les enquêteurs trouvèrent des psychotropes sur sa table de chevet... J’ai mené à bien cette affaire sordide et dérangeante, me demandant à chaque fois que je regardais les clichés, comment un homme qui avait absolument tout, a pu en arriver à cette extrémité. Je restais persuadé, malgré les dires des autorités médicales et autres légistes que les drogues n’expliquaient pas tout. Les méandres du cerveau sont tellement étranges parfois.

A la fin de cette enquête éprouvante, je me suis mis en disponibilité pendant trois mois, histoire de me refaire une santé. J’étais tellement retourné, qu’un temps, on ne m’a mis que sur des investigations simples et sans débordement. J’étais devenu l’ombre de moi-même, ressassant tout le temps l’image macabre de ces membres épars et de ce bébé. Mon Dieu ! Je savais bien que dans une demeure au top niveau, une fourchette ne doit pas manquer sur une table.

PRIX

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Adjibaba · il y a
Quelle histoire !
J'aime les histoires d'horreur mais la vôtre je l'adore.
Je vote et je m'abonne !
Une petite invitation à lire mon oeuvre " Entre justice et vengeance " : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Marie Duchi Boudarham · il y a
L'horreur dans toute son horreur ... ce texte angoissant ne peut laisser quiconque de marbre ! ... et malgré tout, une petite pointe d'humour pour alléger cette atmosphère pesante ! La table est mise ... mais avant de manger, trouvez la fourchette et bon appétit ! Bravo à l'auteur !
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Epicurien78 · il y a
Eh bien, sacrément gore, votre texte... J'ai cru un moment que c'était mon psychopathe qui était passé en villégiature en Caroline du Nord, mais non ! Pas besoin de ses "services". L'homme de la maison s'en est bien acquitté tout seul...
Pour se remettre de toutes ces émotions que vous nous faites, vous passerez bien prendre un Expresso sur ma page ? Je vous l'offre avec plaisir. Ah, je vous préviens, je l'ai fait très noir et très corsé. Venez-vite avant ce soir. Après, il sera froid... :))

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Lacigale · il y a
A partir de maintenant, je verrai mes fourchettes sous un autre angle ! Blague à part, j'ai trouvé ton texte haletant et bien écrit ! :)
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Margaux Cornic · il y a
C'est très bien écrit, moi qui adore les histoires d'horreur/suspens ... Je suis servie :) bravo !
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Smeagol · il y a
Sublime ! Bravo à l’auteur ... j’en veux d’autre !!!!!
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Besnur · il y a
j'adore son style d'écriture....et toujours envie que cela soit plus long...
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Nadia Heaven · il y a
Que dire à part que l'intrigue est excellente.. La rédaction parfaite ! Un vrai thriller très dark ! Un futur best-seller !! J'aimes beaucoup ! Bravoooo !
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Marianne Pöschl · il y a
excellent !!!!!
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