Une longueur de brasse

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Écrire quand on a le temps, Et le reste du temps... Enrager de ne pas avoir le temps  [+]

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Thème

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Un dernier kilomètre !
Toujours plus ou moins confiant sur le fait de toucher au but, je ruminais tous ces imprévus qui creusèrent mon retard et auraient pu me décourager s’il ne s'agissait pas là de mon ultime espoir.
Pourtant en préparant mon parcours, tout semblait possible, moins facile qu'avant, mais possible !
Et puis voilà ! Une dernière pente raide de sept cent cinquante mètres et je pourrai faire renaître ce sentiment intense que seul peut procurer un geste simple et dénué d'artifice...
Une longueur de brasse dans le lac du Langaret...
Mon paradis !
Si accessible par le passé, il semblait à présent n'être qu'une chimère idiote...
Des années que je ne l’ai vu... Non pas que je fus paralysé, malade ou enfermé, non, juste que j’avais perdu tout moyen simple de revenir à Villard-Reculas.
Il faut dire qu'après quinze ans d’une vie de famille enviable, il fallut que mon cerveau, ce tyran, se réveille pour me ramener à mes angoisses d’adolescent, viscérales et obstinées.
Devenant, très vite, irrémédiablement insupportable, je perdis tout !
Un travail épanouissant devenu subitement anxiogène, une femme et des enfants adorables transformés en empêcheurs de tourner en rond et des parents mués en exutoire à mon mal-être.
Le sens perdu en toute chose, c'est la rue qui devint fatalement ma seule option.
Et c'est assis sur un casier à bouteille, supportant avec mon dos le mur des numéros impairs de la Corniche, à Marseille, que je contemplais avec froideur un petit monde rétréci où se mêlait, dans un accord de rouge et de vert, piétons et véhicules bruyants en tout genre.

Mais voilà... Après quelques mois à devoyer mes cinq sens, les tourments se firent plus discrets, malheureusement au moment précis où il ne m'était plus permis d'envisager un retour.

Me vint alors cette idée fixe, ce caprice enfantin, irrépressible dès lors qu'il se fut imposé à moi...
Retrouver le lieu de mes plus belles émotions. Mon lac !

Très vite, pour y parvenir, je tranchais pour un jour de départ.
Le 21 juin...
Au pire, en marchant tout du long, il me faudrait dix jours pour arriver le 1er juillet, au plus tard...
Mais tout ne fut pas si facile...

Après une première journée, et seulement quinze kilomètres, mes pieds semblaient brûler par en dessous...
J'acceptais alors, de fait, l'idée d'utiliser tout moyen de transport limitant l'usure prématurée de ma voûte plantaire !
Le lendemain, je découvrais qu'emprunter un vélo n'était pas chose permise puisqu' après vingt petits kilomètres, c'est la police qui stoppait ma course, m'invitant à passer vingt quatre heures dans un inoubliable commissariat d'Aix-en-Provence.
Je tentais ensuite le stop... Et je rencontrais, dans le désordre, un papi sourd, partant dans la mauvaise direction, puis un fou du volant, et une déjantée du bas ventre, mais tout de même, je dois le dire, pour de courtes distances, également quelques personnes intéressantes !
Mais la vitesse n'étais pas à mon côté...
Au 1er juillet, je n'avais parcouru que la moitié de la distance.

Et le pire était encore à venir...

Au soir du 2, continuant à avancer à pied sous le tunnel de Sisteron, je fus soudainement projeté violemment contre le sol... Le conducteur de la camionnette ne m'avait pas vu, occupé qu'il était à consulter ses messages... J'ai le souvenir d'une douleur insupportable.
Le point positif fut un bond de cent quarante kilomètres... Pour rejoindre le C.H.U. de Grenoble...
Les diverses fractures et commotions me firent longtemps douter d'une possible reprise de mon périple !
Deux longs mois d'attente exactement... Et enfin la sortie !

Puis les cinquante derniers kilomètres furent comme un compte à rebours interminable...

Mais j'y suis enfin et tout y est aussi !
Les poissons, les tétards, les tritons, puis les rochers sur lesquels je dépensais mes heures en contemplation et d'où, levant les yeux, j'observais mes garçons qui patogeaient dans les parties les moins profondes du lac. Ma femme, elle, lisait au soleil, appuyée contre un banc naturel en ardoise parfaitement chauffé pour contrer la fraîcheur qui règne à près de deux mille mètres d'altitude.

Et justement aujourd'hui, l'eau est aussi fraîche que dans mes souvenirs !
Je commence à nager, un sourire euphorique accroché au visage...
Mais mon émotion se dissipe en un souffle et de façon inexplicable je n'éprouve alors qu'une sensation de vide intérieur.
Le paysage me semble d'une fadeur inégalable...
Rien n'a changé pourtant !
A moins que...
Bien entendu, je comprends ce qu'il se passe.
Le plus important a changé... L'ingrédient primordial !
Je suis seul, ici... Ils ne sont pas là ! Nous ne sommes pas ensemble.
J'étais stupide de penser retrouver mon bonheur en ces lieux sans mes amours !
Je suis seul responsable de tout cela, maître de mes choix, incapable de les assumer...

Je vais rester là... Attendre, et rester là...
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Un petit mot pour l'auteur ? 56 commentaires

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Sylvianni · il y a
Un regard dans la glace fait de l'intérieur et traité d'une façon originale
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Frédéric Rey · il y a
Merci pour votre visite et votre sympathique commentaire Sylvianni.
A bientôt

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Viviane Fournier · il y a
Un grand plein d'émotions ..de la force et puis de la fragilité ...des mots qui soulèvent des images ..j'ai beaucoup aimé
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Frédéric Rey · il y a
Un commentaire qui me va droit au cœur...
Merci Brocéliande

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jc jr · il y a
J'ai aimé ce texte qui complète tout à fait votre interprétation de " l'essentiel ". Merci d'être passé.
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Frédéric Rey · il y a
Merci à vous... A bientôt
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Amina · il y a
Très belle écriture, je recommande c'est auteur
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Frédéric Rey · il y a
Merci Amina
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Ray dit Kourgarou · il y a
Effectivement, une belle écriture, du rythme, de l'émotion, très bon. J'ai bien apprécié l'histoire.
"Pataugeaient" plutôt que : "mes garçons qui patogeaient dans les parties les moins profondes du lac... non ? ;-)

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Frédéric Rey · il y a
Comment ai-je laissé passer cette faute...
Merci Ray.
A bientôt

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Ray dit Kourgarou · il y a
Bof ! J'en commets aussi, je me relis vingt fois et j'en retrouve parfois à la vingtième... n'oublions jamais que certains grands auteurs avaient une ortografe.. ortaugravfe.. zut ! ... déplorable.
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Inesrey · il y a
Superbe texte tel un professionnel bravo mon tonton chéri. Vivement la suite
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Frédéric Rey · il y a
Merci Nana et bise à Levetti
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Naïs · il y a
Impressionnant de te lire, tu es un artiste !! Et c est cette sensibilité qui fait de toi ce que tu es ! Un poète des mots . On te lit et on voit ton personnage et ton décor ! J aurais voulu plus ! C est trop court, j attends la suite....
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Frédéric Rey · il y a
Merci Naïs pour ton joli commentaire.
Bise

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Estelle · il y a
Encore un récit réussi. Qu'il est plaisant de te lire et je crois que l'on va encore te lire beaucoup !
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Frédéric Rey · il y a
Merci Estelle. La suite bientôt !!
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Yasmina Sénane · il y a
Tout mon soutien !
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Frédéric Rey · il y a
Tout le mien pour la suite. Je pari sur vous...
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Yasmina Sénane · il y a
Merci Frédéric !
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Frédéric Rey · il y a
Déçu que vous n'ayez pas été lauréate...
Bonne soirée et à bientôt.

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Yasmina Sénane · il y a
Merci Frédéric, votre commentaire me fait très plaisir.
Belle soirée à vous aussi.

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Sylvie Neveu · il y a
Un lac. Juste un lac.
Et votre écriture impeccable.
Et la vie qui va.
J'ai beaucoup aimé vous lire

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Frédéric Rey · il y a
Merci pour votre joli commentaire. Je viens parcourir vos oeuvres... A plus tard !
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Sylvie Neveu · il y a
Est ce qu 'il y a des iris et des grenouilles autour de ce lac ?
Vous savez, je n'écris pas des " oeuvres "... Oh non, juste des mots qui viennent de mon coeur et de mes tripes. C'est pas pareil...

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Frédéric Rey · il y a
Pas d'Iris, mais des grenouilles dans ce minuscule mais grandiose lac de montagne.
C'est réellement mon idée du paradis.
Pour le terme "œuvre", désolé... En tous les cas, vos mots s'enchaînent plutôt pas mal !

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Sylvie Neveu · il y a
Ce minuscule lac, je l'imagine : tout petit, bien rond, bleu et en effet : paradisiaque.
Oh ne soyez pas désolé. C'est juste que certains mots ont une prétention gênante que je n'ai pas.
Et merci pour le compliment. ... Sauf que ( pardon, vous allez me maudire ... ) sauf que mes mots n'ont pas de chaînes. ...
Merci encore à vous.
Que votre vendredi soit joli.

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Frédéric Rey · il y a
J'aurais dû dire "vos mots se libèrent" ahahah.
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Sylvie Neveu · il y a
Oui !