4
min

Une ligne blanche dans le ciel

Image de Gérald Cursoux

Gérald Cursoux

34 lectures

34

Papachristou, disciple de Platon, assis sur l’Acropole attend sous les yeux impassibles des Cariatides de l'Erechtéion la fugitive apparition du rayon vert. Passionné par l’astronomie et les techniques il a une connaissance approfondi de l’espace sublunaire, prédit les éclipses, nomme les étoiles et a expliqué au Lycée la formation des arcs en ciel. Avec Archimède il inventa le boulon, la vis sans fin et on dit qu’il lui aurait aussi soufflé la poussée qui porte son nom. Et bien d’autres choses qui se seront perdues dans l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie par César. On dit qu’il aurait dissuadé Icare de coller ses ailes avec de la cire car il savait qu’elles fondraient au soleil – mais ce point relève probablement de la mythologie dont les Grecs sont de grands consommateurs. Papachristou voue un culte à Athéna, la déesse aux yeux pers protectrice de l’inventif Ulysse, et à Homère qu’il considère comme un père.
Lorsque le rayon vert apparut aussi brièvement qu’un flash, il pensa que pour être en contact avec les dieux l’homme devait marquer les cieux de son empreinte en y traçant une longue ligne droite blanche qui suivrait la courbure que la terre. Les jours passant cela devint une obsession malgré les ricanements de ses collègues philosophes qui préféraient les discussions oiseuses lors des réunions de démocratie directe, servis sur l’Agora par des esclaves. « Tu en as pour dix ans... ou plus disaient ses amis... laisse béton ! Et pourquoi pas la lune !
–– Mais cela peut prendre mille ou deux mille ans... mais l’homme doit le faire... d’un horizon à l’autre !, répondait-il. Peut-être tracer jusqu’à la lune ! »
On l’évita, lui tourna le dos et l’on vit des enfants lui jeter des pierres. Il ruminait l’idée d’Icare et se demandait comme aller dans l’azur sans tomber ; mais il comprit, aidé par Athéna qui lui parlait pendant son sommeil, qu’il fallait commencer par le commencement et développer les briques sur lesquelles pourraient se développer les techniques. Il demanda des cartes de la terre et du ciel à Ptolémée ; et à Pythagore, qui comme lui se savait plus qu’homme mais pas tout à fait dieu, de développer les mathématiques à la suite de Thalès. Des techniques se développaient dans la construction, l’art militaire et notamment la marine, et ici et là ces petites inventions qui n’ont l’air de rien mais sont finalement les briques indispensables à tout vaste projet. Papachristou mourut en priant Athéna de poursuivre son œuvre en soutenant tous ceux qui pouvaient apporter quelque chose, soit dans le domaine des idées soit dans les techniques : « Platon n’a-t-il pas lui-même ouvert la voie au cinéma dans une caverne, et la recherche en cybernétique en voulant manœuvrer de façon automatique le gouvernail des navires en fonction du cap et des vents ! », dit-il en expirant. Athéna, avec la vision d’une déesse, pensa qu’il fallait aussi canaliser les forces des hommes à travers leurs âmes (« il n’y a rien de plus puissant que le thème de l’âme » écrit d’ailleurs Glucksmann fils), et pour cela en finir avec la multiplicité des dieux grecs et des pratiques magiques en imposant un Dieu unique (D majuscule) avec des règles de vie propices à la culture scientifique : des prophètes remplacèrent les magiciens et les fumistes, et un Fils de Dieu arriva pour fonder une Eglise avec les Monty Python. Cela prit plus de mille ans mais les structure sociales et politiques qui en découlèrent laissèrent à penser à Athéna, obsédée par ce projet, que c’était de bon augure pour la suite : la Déesse ne voulait rien lâcher et tout donner (comme disent les sportifs).
Mille ans après la mort de Papachristou on commençait à y voir plus clair : à Byzance on construisait le dôme de Sainte Sophie, belle prouesse technique. Athéna était confiante : yes we can ! disait-elle avec cette assurance jupitérienne que donne la divinité. Et rien ne fit peur aux Romains en matière de construction. Ils voyaient loin, pensaient à l’avenir, mais faisaient cependant peu d’inventions techniques, ne développaient ni les mathématiques ni les théories scientifiques. Athéna excédée décida de leur fin pour passer à la phase suivante.
Mille ans s’écoulèrent dans le carnage des guerres entres croyants qui croyaient et ceux qui ne croyaient pas la même chose, mais des savants qui travaillaient sur l’astronomie comme Galilée, Copernic trouvaient des choses épatantes... malgré le risque de se faire rôtir par des fanatiques religieux sur le bucher des vanités pour qui la mission de l’église était d’envoyer les âmes au ciel au lieu d’y tracer une belle ligne blanche comme en avait rêvé Papachristou ; et ce malgré les travail d’Athéna qui tint la plume à Machiavel pour éloigner le Prince de l’Eglise. A Florence on fit un dôme encore plus magnifique que celui de Sainte Sophie, et un certain Léonard dessina des projets de machines pour aller dans les airs : l’échec d’Icare ne fut plus un cauchemar pour les monte-en-l’air. A la suite des guerres incessantes que les hommes se livraient sur terre et sur mer pour conquérir la gloire, la fortune et l’amour, la métallurgie se développa de façon très favorables. Et à Londres, Newton, un type pas marrant, obsédé par la chute des pommes et le mouvement des astres, découvrit la gravitation... Comment faire voler le plus lourd que l’air ? La question était posée. Mais il y avait encore beaucoup à inventer et la matière grise était rare, et préférait la philo, la littérature voire la poésie : ex. : « faucille d’or dans le champ des étoiles », tu parles d’un truc !, dit Athéna.
La marine attendait la vapeur. Papin reprit les essais d’Archimède, le premier à avoir fait chauffer de l’eau pour soulever un couvercle (alors que les Anglais le faisaient pour faire du thé). Puis il y eut un cercle vertueux : Farcot l’homme aux 195 brevets fit des machines à vapeur pour l’industrie, et inventa le servomoteur (première machine cybernétique) pour manœuvrer le gouvernail des bateaux, répondant à la demande de Platon formulée 2.500 ans plus tôt (génial, n’est-il pas ?) ; un autre inventa le moteur à explosion alors que Rockefeller inondait le monde de pétrole ; une vingtaine de physiciens (Einstein et ses potes) reformulaient la physique ; et des petits bricoleurs commençaient à faire voler de drôle de machines avec des hélices en bois d’arbre : Wright, Adler, Blériot, Garros furent les premiers à respirer les vapeurs d’huile que crachaient des moteurs à explosion (le mot est bien choisi). Mais il n’y avait toujours pas dans l’azur lumineux des lignes blanches – que des nuages – malgré les gros avions engagés dans la deuxième guerre mondiale. Un saut technologique était nécessaire au développement de ces curieuses machines et les scientifiques et les ingénieurs, qui étaient les maîtres du monde, y travaillaient sans connaître le but de la déesse. Les politiques derrière leurs œillères suivaient le progrès tout en faisant croire qu’ils lisaient Marx, le dernier avatar de la philosophie allemande pesante comme du plomb, pour montrer la voie et satisfaire des demandes sociales qui annonçaient les gilets jaunes.
La seconde guerre mondiale, sur la fin, produisit des avions à réaction pour détruire avec plus d’efficacité. Mais ils étaient capables de voler assez haut et vite pour produire la ligne blanche que Papachristou avait imaginée dans un moment de trans. Bingo !
Des milliers d’avions tracent chaque jour de superbes lignes blanches qui suivent la courbure de la terre. Elles se diluent lentement comme nuages, rejointes par les âmes des hommes... Athéna après avoir permis à Ulysse de rejoindre Pénélope en son Ithaque, vit que le rêve de Papachristou était réalisé.
Frères humains, quand vous levez les yeux vers le ciel et que vous voyez ces belles lignes blanches derrière les réacteurs, ayez une pensée pour ces Grecs de l’Antiquité et leurs dieux, avec une spéciale pour Homère qui fit d’Athéna l’égale de Jupiter.

PRIX

Image de 2019

Thèmes

Image de Grand Public
34

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Finalement, on est encore surveillé par les dieux grecs ! Bravo, Gérard ! +5
Je vous invite à lire mon spectacle nocturne si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
La longue ligne blanche serait-elle donc la frontière entre les humains et les dieux ?
les dieux grecs se penchaient déjà sur la question !

·
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Mon vote !
·
Image de Patrick Gibon
Patrick Gibon · il y a
un texte qui revisite les grecs et plein d'érudition qui ne manque pas d'humour (à l'anglaise) et de références pas rances et une chute dérisoire en dérision du genre: "tout çà pour çà!"
·
Image de Michel
Michel · il y a
Au commencement étaient les grecs. Belle perspective historique!
·
Image de Cathy Grejacz
Cathy Grejacz · il y a
Quelle culture
Toutes mes voix

·
Image de Elisabeth Mondoloni
Elisabeth Mondoloni · il y a
j ai voté.un texte foisonnant de références culturelles,historiques et mythologiques,on sent de la culture derrière cela.bonne chance à vous.bonne soirée. :)
·