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Une lettre pour Anna

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Mon amour,

J’en ai laissé partout de ces mots d’amour, à chacune de mes visites, des fois que tu les entendes, lorsque je quittais la chambre 112 au premier étage du grand hôpital où tu habites depuis soixante-deux jours. Tu as emménagé ici bon gré mal gré un jeudi 06 avril, quand celui d’en face t’a pris la vie. Un voleur de vies comme il en existe tant, ivre et immortel. Alors on t’a envoyée là ; il paraît qu’ils retrouvent les vies perdues… parfois.

J’en ai laissé partout de ces mots d’amour. Sur la chaise où je patientais, espérant le moindre mouvement de l’un de tes dix doigts ; sur les rambardes en fer qui encerclaient ton lit, là où je me tenais pour ne pas faillir, espérant le moindre petit battement de tes paupières ; sur le drap blanc et sur toi, seule, sous le presque linceul, lorsque je te bordais, même si je savais que tu ne bougerais pas de la nuit ; sur les murs vides lorsque je frappais du poing au hasard de colères qui ne duraient qu’un bref instant, un instant plein de cris silencieux, de larmes et de pourquoi. Et lorsque je partais enfin, car il faut bien survivre et mentir aux enfants, j’en déposais encore sur la clenche qui ouvre la porte sur le monde des vivants.

J’en ai tellement à présent de ces mots que j’ai mis de côté, que je n’ai pas osé ou que je n’ai pas pensé t’offrir, lorsque tout allait bien. Quand le bonheur est là, que dire de plus... Un regard suffit et puis la routine engourdit tout ça. S’il fallait tout réunir, tous ces mots que l’on post-it à la va-vite sur le frigidaire, tous ces morceaux de papier arrachés dans un bloc-notes, s’il fallait tout mettre bout-à-bout, cela ferait comme des romans pleins de mots d’amour tout simples, des livres entiers sans phrases, des ribambelles de bonne journée, des suites infinies de bisous, des je t’aime et des pardonne-moi pour hier. Qu’il en faudrait des jours et des nuits pour dire tout ça ! Alors on les chiffonne et on les jette, car ils sont si futiles lorsque tout va bien. Quand le bonheur est là, que dire de plus... Nos sourires se répondaient ; nos caresses parlaient d’elles-mêmes ; nos corps enlacés dialoguaient dans la pénombre et nos soupirs à l’unisson se comprenaient.

Mais à présent, branchée que tu es à des machines qui analysent, calculent et contrôlent, qui font battre ton cœur à ma place, régulant tes joies et tes peines pour ne pas qu’il s’affole, là où tu es, dans un trop profond sommeil, j’ai passé toutes ces journées à te les dire, tous ces mots d’amour, pour que tu reviennes. Et si au moins l’un d’eux avait pu t’atteindre tout au bout du long couloir ! Tu l’entends encore, peut-être, mais tu ne le distingues pas. Tu tends peut-être encore la main pour le saisir, mais ton bras ne bouge pas. Tu m’appelles sans doute encore, mais ta bouche ne s’ouvre pas. Tu veux sûrement remonter le temps, mais les aiguilles de ta montre se sont arrêtées à 18 h 12, un 06 avril, sur la route nationale 14. Alors, depuis tu te meurs, coincée entre ici et ailleurs ; la mort te voulait, mais je te voulais aussi. Cela a été pour moi un combat permanent, mais que pouvais-je faire d’autre... Je n’avais que mes mots d’amour contre l’obscurité toute entière.

Les médecins, eux, n’ont eu que des mots savants pour m’expliquer qu’au bout d’un certain temps, les vies perdues s’égarent à jamais, qu’il faut attendre, mais que la science ne fait pas tout et qu’il faudrait peut-être se résoudre à couper les fils qui te retiennent ici ; toi, dans le vide, agrippant la corde ; tes mains glissent un peu plus chaque jour. Ils m’ont expliqué aussi, avec une extrême délicatesse, qu’au bout du long couloir il y a une porte et que cette porte, il faudrait peut-être un jour l’ouvrir pour laisser entrer la lumière, celle qui repose pour l’éternité. Toi, dans le vide, les ailes déployées.

Au début, je leur ai dit non ; et parce qu’il faut bien mentir aux mourants, j’ai punaisé au-dessus de ton lit un dessin des enfants. Je m’en souviens. Au centre, il y a des fleurs géantes qui rient autour d’une maison bancale. Devant la porte, Chloé et Alexandre nous donnent la main, de grosses mains qui tiennent bon l’une à l’autre et des grands sourires de feutre rouge qui mangent tous les visages. Et, au-dessus, un grand soleil jaune qui éclabousse tout ça.

Mais il y a deux jours, je leur ai dit oui parce qu’il faut bien continuer à vivre et ne plus mentir aux enfants, leur avouer que tous les plus beaux dessins du monde et tous les plus beaux mots d’amour ne peuvent rien contre l’obscurité toute entière, prisonnière que tu es entre ciel et terre.

Alors, dans un respectueux silence, nous étions tous les trois près du lit, avec nos grosses mains qui tenaient bon les unes aux autres et le soleil de juin qui éclaboussait tout ça. On t’a libérée de toutes les attaches pour que tu puisses voguer enfin. On a coupé tous les fils pour que tu puisses voler enfin, comme ces ballons d’anniversaire, libres et légers, toutes ailes déployées. Et la porte s’est ouverte, laissant la lumière t’inonder. Puis, j’ai posé une enveloppe sur l’oreiller. J’y ai juste inscrit – une lettre pour Anna – les médecins comprendront. À l’intérieur, tu y trouveras des milliers de mots d’amour sur de simples feuillets. J’y ai joint le dessin d’Alexandre et de Chloé.

Marc, ton amour à jamais.


Anna sourit, les yeux sur l’infini, plie la lettre et contemple une dernière fois le dessin des enfants ; la maison, les mains géantes, les sourires de feutre… Elle soupire, soulagée de les savoir heureux, et s’envole toutes ailes déployées.

PRIX

Image de Hiver 2020

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Mireille Bosq · il y a
Les mots plus forts que la science pour soulager la douleur. Texte dur et touchant. je vote
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Agnès BERGER · il y a
Un texte magnifique, vibrant et chargé d'émotion, une bien belle lecture.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
je vous remercie de votre lecture.
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Frédéric Bernard · il y a
Un texte chargé d'émotion qui remplit le cœur d'un sentiment beau et triste : on compatit pour des personnages que l'on ne connaissait pas quelques minutes avant. Par ailleurs, comment ne pas se projeter et remplacer Anna par une personne proche pour mieux mesurer l'ampleur du drame pour toute cette famille ?

Heureusement que les sentiments les plus forts vont bien au-delà de la mort. J'aime beaucoup la façon dont le texte reste réaliste jusqu'à la fin où la touche de fantastique est bien amenée, réconfortante et porteuse d'espoir :-)

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci pour ce commentaire très précis.
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Mélanie D. · il y a
Magnifique texte qui m'a beaucoup touchée.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci beaucoup ! au plaisir de vous lire
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JACB · il y a
La force d'y croire et l'amour porté rendent possibles tous les messages y compris ceux d'outre-tombe, la chute en est la preuve . C'est un texte infiniment bouleversant soutenu par une toujours belle écriture Fabrice. *****
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
je vous remercie pour ce commentaire qui me va droit au coeur. merci beaucoup.
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Lange Rostre · il y a
Une narration toute en retenue et effectivement, bouleversante.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci beaucoup !
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Mome de Meuse · il y a
Un récit bouleversant et une grande finesse d'écriture. Chapeau bas, Fabrice.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci beaucoup ! je vous invite également au repas de noël de Jacques..
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Plumette .P · il y a
Emouvant et juste.
Pour moi, ce texte pouvait s'arrêter à"toi, dans le vide, tes ailes déployées. " mais bien sûr 😊 c'est l'auteur qui décide!

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci de votre lecture !
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Sylvie Loy · il y a
Beaucoup de sensibilité à fleur de peau ici...
La préciosité de la vie évoquée rend la chute tragique.
Une vie volée à une femme, mais aussi à une famille.
Une histoire contée comme il en arrive trop dans la vraie vie, comme ces faits divers aux connotations de fin du monde pour des familles endeuillées à jamais.

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci du commentaire composé.
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Pamela Hayek · il y a
Comment l'amour pourrait-il penser à la mort ? Votre texte transperce le coeur vers un intime, meme s'il est non vecu dans un contexte pareil, mais ressenti et qui transparait parfois, rarement, dans un regard échangé avec un etre aimé vivant et qui dit : ne disparais pas s'il te plait.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci de ce commentaire après votre lecture.
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