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Une journée spéciale

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Gaelle Perrier

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Il est très tôt. La petite aiguille de l’horloge est tout en bas et la grande tout en haut. Mes yeux sont encore tout collés par le sommeil.

Maman est arrivée pour me réveiller avant même que les infirmières soient venues pour mes médicaments - c’est dire s’il est tôt. Elle a amené un paquet : de taille moyenne, il est joliment emballé avec un papier rayé noir et blanc. Maman a toujours eu très bon goût pour les emballages de papier cadeau.

« Aujourd’hui c’est une journée très spéciale. » a-t-elle dit, en tapotant le paquet qu’elle a posé sur la console. Elle a dû avaler au moins deux tasses de thé earl grey avant d’arriver.

C’est vrai, c’est une journée très très spéciale même.
Le docteur est entré dans la pièce. C’est rare qu’il soit si matinal, mais aujourd’hui « c’est le grand jour ». Il est sorti dans le couloir avec maman pour lui parler de choses de grands. Je n’ai saisi que quelques bribes de conversation, alors que je me lavais les dents : « anesthésie », « transplantation », « complications »... Elle a tout écouté en hochant la tête de temps en temps et en grignotant les ongles de sa main droite.

Les infirmières sont arrivées elles aussi. Elles m’ont demandé :
« Tu es prêt ? »
Je leur ai fait mon grand sourire. Aujourd’hui le docteur installe mon nouveau cœur, bien sûr que je suis prêt.

On a roulé dans le grand couloir blanc, celui qui va jusqu’aux grands ascenseurs. Douzième étage. Une grande salle qui sent comme à la piscine. Le docteur m’a mis un masque. Je me suis endormi.


Me voilà dans une chambre que je ne connais pas. Pas à l’étage des enfants en tout cas, sinon j’entendrais Walid et Katya se disputer pour savoir lequel des Harry Potter est le meilleur de la série, ou si on allait regarder Nemo ou La Reine des Neiges ce soir. On sait tous que c’est le 4e le meilleur et que ce sera définitivement Nemo, pas question d’entendre Léa chanter à tue-tête les chansons du film de princesse toute la semaine. Dans cette chambre il y a trois grands qui dorment, sur des lits dans les autres coins de la pièce. Je me sens soudainement envahi d’une vague de fierté : je suis dans une chambre de grands moi aussi ! C’est parce que j’ai un nouveau cœur, moi aussi je vais pouvoir tout faire comme les grands.

Maman entre dans la pièce, enfin. Elle s’assoit sur le bord du lit et me caresse doucement les cheveux. Elle a ramené le paquet de ce matin. Elle murmure, en faisant attention à ne pas réveiller les autres qui dorment :
« Tu peux l’ouvrir maintenant. »

Je saisis l’objet à deux mains. Je commence par le retourner, par le secouer légèrement pour tenter de deviner ce qu’il peut y avoir à l’intérieur. Je déballe minutieusement le papier, d’abord en déchirant un des côtés, puis l’autre. L’emballage glisse doucement pour dévoiler une boîte blanche, avec une simple écriture noire. Nike. Je n’ose pas l’ouvrir tout de suite.

« C’est quoi Nike maman ? »
« Chez les Grecs, Nike, c’est la déesse de la victoire. Ouvre chéri. »

J’ouvre la boîte, une odeur entêtante de caoutchouc s’en dégage, et aussi celle du textile neuf. Je regarde maman, ça ne peut pas être vrai. Après tout, je n’ai pas le droit de courir, je n’ai pas le droit de sauter, je n’ai pas le droit de marcher vite, je ne peux pas porter de baskets.
Je ne pouvais pas.
« Maintenant tu peux faire ce que tu veux mon cœur. C’est ta récompense pour ce combat que tu as mené, et que tu as surmonté. »

J’enfile ces godasses-victoire, c’est comme enfiler des ailes. Je suis comme Hermès : je saute hors du lit, je débaroule dans un couloir inconnu, je me précipite jusqu’au premier ascenseur, je martèle le bouton « zéro », je sautille pendant la descente, je sors en trombe, busculant un docteur en blouse au passage, je cours à toute jambe dans le hall en slalomant entre les gens, et j’arrive devant les portes automatiques. Je m’arrête.

Est-ce que je peux sortir ?
Voilà dix-huit mois que je n’ai pas franchi ces portes, ultime membrane entre le monde et l’hôpital, ma prison blanche. Je halète, à bout de souffle, fasciné par le flux incessant des visiteurs qui entrent, faisant au passage glisser les grandes portes de verre. Maman arrive derrière moi, essoufflée elle aussi. Elle attrape ma main.

Maintenant on regarde tous les deux la même chose : de l’autre côté de la rue il y a ce café où nous avions pris un petit-déjeuner, avant de venir voir le docteur, et qu’il nous apprenne que j’avais un « cœur anormal ». Ça expliquait mes essoufflements permanents et mes foudroyantes douleurs à la poitrine, qui me tiraient des larmes et me laissaient engourdi pendant plusieurs heures.

Mais aujourd’hui est un jour très très spécial : j’ai des nike aux pieds et un cœur tout neuf, qui bat bien et pour longtemps. Alors on avance tous les deux et on sort de l’hôpital. Une foule d’odeurs me saisissent, le soleil m’éblouit, les sons m'agressent : klaxons, cris, chants d'oiseaux, tout se mélange. Tous mes sens redécouvrent un monde presque oublié, annihilé par cette ambiance aseptisée qui a constitué l’essentiel de ma vie ces derniers mois. On traverse la rue.

Maman pousse la porte du café, ça fait tinter une cloche au son doux et cristallin. La serveuse nous accueille directement, elle semble bien connaître maman. Elle nous fait un immense sourire. Comme si elle savait tout, tout ce qui s’est passé avec les docteurs, les infirmières, les listes d’attentes, les papiers, les nuits blanches à attendre, les sandwichs carrés avalés à la va-vite, les prises de sang, les médicaments, les pleurs, les cauchemars... Nous allons directement nous asseoir à la table tout au fond du café. La serveuse arrive quelques instants après, avec un earl grey, un café et une immense tasse de chocolat chaud, qu'elle me tend.
« Je m'appelle Narjès, je suis très contente d’enfin te rencontrer. J’ai beaucoup entendu parler de toi, courageux bonhomme. »

PRIX

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Jusyfa · il y a
Là je découvre un texte tout en émotions, je vote avec plaisir et admiration.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci

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Thara · il y a
Touchant récit, qui ne laisse pas indifférent...
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Virgo34 · il y a
Un récit plein d'émotion et des personnages attendrissants.
Je vous ai apporté mon soutien sans commenter au moment où il m'était impossible de le faire. Je regrette que votre texte ne soit pas allé plus loin..
Mon "rondel en baskets" est en finale. Je vous invite à aller le lire pour le soutenir s'il vous a plu. Merci pour lui.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/rondel-en-baskets

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Marie Amina B · il y a
Jolie histoire plein de sensibilité et de courage pour ce petit garçon et sa maman. Si ça vous dit de lire ma petite nouvelle qui comme vous n'a pas été plus loin que la première ligne...
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Sylvie Franceus · il y a
Un cœur tout neuf et un si beau texte et moi... je suis toute bouleversée ! Bravo et toutes mes voix
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Noellia Lawren · il y a
BRAVO ! que d'émotion à la lecture de votre texte, une renaissance en baskets pour ce petit bout mon vote +5 avec grand plaisir
je vous invite si le cœur vous en dit, à soutenir mon poème
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lettre-a-sacha
bien à vous et bravo encore

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Gaelle Perrier · il y a
Bonsoir Noellia, merci pour votre soutien, je suis très heureuse que vous ayez apprécié ce texte :)
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Elena Hristova · il y a
tout mon soutien à la déesse de la victoire
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Zouzou · il y a
des baskets pour ce petit héros qui a surmonter son mal ! mes votes je vous invite dans mon Taj Mahal et http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-mante-orchidee
et si vous voulez sourire : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-ete-au-bureau

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Laureline · il y a
la vie devant lui, baskets aux pieds! émouvant et doux, bravo
si ça vous dit http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/vengeance-13

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Francine Lambert · il y a
Je termine ma lecture émue, la larme à l'œil et un sourire aux lèvres. Ces baskets symbole d'une renaissance sont très belles et je vote avec grand plaisir Gaelle ! Venez découvrir les miennes, si cela vous tente . . . à bientôt !
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Gaelle Perrier · il y a
Merci Francine, votre commentaire me touche beaucoup, belle journée à vous !
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