3
min

Une journée fichue

Image de Millefolium

Millefolium

71 lectures

15

8h26. Je dévale les escaliers, bouscule un ou deux touristes dans l’escalator, dérape sur le carrelage et m’engouffre dans le wagon le plus proche au moment de la sonnerie annonçant la fermeture des portes. Accidents de voyageurs, panne de signalisation, travaux sur les lignes voisines : une de ces matinées où les voyageurs, déboussolés par la malchance, se retrouvent sur des lignes inconnues avec le mince espoir de parvenir à trouver leur chemin dans les méandres des couloirs souterrains et d’arriver à l’heure au travail.

Après avoir passé deux stations à être écrasée entre un homme, son monocycle, et une femme qui commence à pester contre la compagnie de transport, la grande majorité des voyageurs descend. Je profite alors de la subite bouffée d’oxygène pour me précipiter la première – y’a pas de raison – vers les quelques sièges miraculeusement libérés.
Enfin assise, je sors mes écouteurs, mon livre, mon smartphone, bref, le minimum vital pour un trajet matinal de près d’une demi-heure, pour finalement m’apprêter à sombrer dans un demi-sommeil bien mérité avant une journée chargée. Pour rien au monde je ne donnerai ma place, mais pour être certaine de ne pas être titillée par ma conscience dans le cas d’une apparition impromptue de vieille dame ou d’un quelconque invalide, je décide tout de même de laisser la semi-conscience de côté – le regard y est trop vagabond – et de me plonger dans mon livre. Peine perdue. Entre le bringuebalement régulier du train et ma position assise, le sommeil me rattrape. J’abandonne mes velléités égoïstes et, pour éviter de m’endormir, me redresse, ferme mon livre, pianote quelques instants sur mon téléphone puis, au bout de quelques arrêts, ennuyée, me mets à scruter les passagers. Dans le fond, j’entends la dame irritée s’énerver à nouveau, cette fois-ci contre une autre femme, mais je ne parviens pas à saisir à quel sujet. De nombreux usagers se sont eux aussi endormis tandis que le reste a les yeux dans le vague, ou rivés sur son téléphone. Rien de bien réjouissant.

A l’arrêt suivant, c’est la bousculade habituelle. Un homme coiffé de cornes de bouc commence par se faufiler vers le fond, cherchant des yeux un siège libéré, et parvient à s’asseoir, manquant d’éborgner sa voisine. Un autre au teint bleuâtre bouscule un jeune homme dans l’espoir d’obtenir cette autre place assise non loin de moi. Trop tard, il se la fait voler par une jeune femme plus habile qui lui a innocemment bloqué le passage avec sa longue queue velue. Je reconnais au passage sa voisine, une vieille femme aux ailes toutes recroquevillées dans son dos, marquées par la vieillesse, qui monte et descend toujours aux mêmes arrêts que moi. Au même moment, une main griffue se pose brusquement sur la barre à côté de moi, me faisant sursauter. L’homme en costume qui s’agrippe ainsi possède des défenses si larges et des yeux si noirs que je renonce à lui lancer un regard noir de circonstance lorsqu’il écrase un bout de ma chaussure en se poussant pour laisser passer un jeune garçon aux écailles brillantes. Cette énième bousculade, ç’en est apparemment trop pour notre femme irritée qui s’indigne : « avancez dans le couloir ! », « il n’y a plus de place, madame, attendez le train suivant » « ça ne sert à rien de pousser ! ». J’aperçois son visage, de loin : de larges veines rouges strient maintenant son visage et son cou et ses yeux sont devenus tout blancs, certainement à cause du stress.
J’espère qu’elle descendra avant de nous faire un malaise et de bloquer la ligne. Mais c’est sans compter sur deux siamois – un frère et une sœur – qui se mettent à parlementer très fort. Apparemment en visite, ils débattent sur la station à laquelle ils feraient mieux de descendre pour visiter un certain monument. Il fallait qu’ils se trouvent juste à côté de la femme excédée dont la tête se met alors subitement à enfler. Un ami m’avait déjà raconté une anecdote semblable, et à cause de cet événement il avait dû rater un partiel capital pour valider son année. Je n’ai certes pas de partiel aujourd’hui, mais des cours tout de même importants, et j’aimerais bien trouver les mots pour calmer cette femme avant qu’elle n’implose. Mais je suis trop loin, et de toute façon je ne saurais pas quoi dire. Je ne peux qu’assister à la scène, passive.
Somme toute, on a déjà pu voir pire dans les transports. Sa tête enfle et, lorsqu’elle a atteint une certaine taille, se dégonfle soudainement. Le reste de son corps suit le mouvement et elle finit par s’affaisser, mince enveloppe vide glissant le long de la vitre, piétinée par le mouvement des passagers indifférents de la station suivante. Je descends aussi, enfin arrivée à destination. J’enjambe tant bien que mal sa peau désormais rabougrie et tente de ne pas marcher sur ses vêtements étalés par terre, mais j’écrase malencontreusement un bout de son écharpe lorsqu’un homme cornu manque de crever l’un de mes yeux en laissant passer la vieille femme ailée qui fait frétiller ses pauvres ailes pour ne pas perdre l’équilibre en descendant du wagon.

Sur le chemin de la sortie, en validant à nouveau mon pass, je repense à cette dame irritée. J’imagine que les agents d’entretien se chargeront de la ramasser et de la regonfler, mais sa journée est clairement fichue.

PRIX

Image de Les 40 ans du RER

Thèmes

Image de Très très courts
15

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Jenny Guillaume
Jenny Guillaume · il y a
J'aime beaucoup votre histoire ^^, je vote ! J'aurais aimé savoir à la fin si la narratrice avait elle aussi une particularité ?
·
Image de Millefolium
Millefolium · il y a
Merci beaucoup !! Alors ça c'est une bonne question, dans mon esprit elle n'en a pas spécialement, bien que j'ai supposé à un moment lui donner un troisième oeil, à elle qui est si observatrice ;)
·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Ah les charmes de ces rames bondées ! Mes voix. Pour ma part L'invitation et Reflets sont en finale, mais peut-être préférerez vous 7h24 ou Tropique, dans un autre genre.
·
Image de Millefolium
Millefolium · il y a
Merci pour vos voix et bravo pour la finale, j'irai jeter un oeil :)
·