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Une journée de rêve

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Alain Kotsov

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« PROCHAIN... ARRET : FO... »
Levant le nez de mon dossier, je regardai machinalement les lettres formées de points orangés défiler sur l’écran mural avant de disparaître. Cette vision quotidienne plongeait mon cerveau engourdi de sommeil dans une torpeur quasi hypnotique, me détournant avec bonheur des colonnes de chiffres qui peuplaient les pages du carnet à spirale.
On était en juin, vers la fin des années 2010. J’occupais depuis cinq ans un poste de comptable dans un cabinet d’expertise de banlieue, que je désirais quitter, moins en raison de son éloignement de mon domicile parisien que de l’ambiance morne qui y régnait. Je m’apprêtais à vivre une fois de plus neuf heures d’un mortel ennui, initiées par un mauvais café bu autour de l’antique machine, en compagnie de collègues endormis relatant leurs week-ends désespérément routiniers.
Ce matin-là, il me suffit de quelques secondes pour réaliser que les choses ne se déroulaient pas comme à l’habitude, et que cette journée serait la plus étrange de ma courte vie.
«...RET : FONTENAY... »
Le train venait de quitter la gare de Sceaux, il restait deux stations jusqu’à Robinson, le terminus, mon bureau. Un truc bizarre se produisait sur l’écran, dont je ne me rendis compte qu’après qu’il eût atteint la partie consciente de mon esprit ramolli.
«...TENAY-LE-C... »
Quelque chose clochait. Mais quoi ? On approchait de Fontenay, Fontenay-aux-Roses ; or, ce que je voyais ne correspondait pas tout-à-fait à la séquence de caractères qui s’était imprimée dans mes neurones au fil des années.
La première pensée qui s’imposa à mon cerveau fut qu’il existait un autre Fontenay sur le réseau francilien.
« Val de Fontenay... J’y suis allé une fois, visiter un client... Sans doute un bug informatique ; ils ont interverti des fichiers. »
«...COMTE – PROCHAIN ARRET : FONTEN... »
C’est alors que j’identifiai cette destination erronée. Ce Fontenay-le-Comte qui passait et repassait devant mes yeux n’était autre que cette ville de Vendée où nous avions fait étape, mes parents et moi, sur la route des vacances ; je devais avoir quatre ou cinq ans. J’y avais mangé une glace délicieuse, à la fraise, un de mes premiers souvenirs d’enfance.
Je compris alors que j’étais en train de rêver. Je me tenais présentement allongé sur mon lit, anticipant dans un songe banal mon trajet vers le travail, en l’associant à un souvenir agréable. J’étais conforté dans cette idée par le fait que je ne ressentais pas la moindre peur ; au pays des rêves, les modifications des règles de l’univers qui pourraient paraître terrifiantes dans l’état de veille s’invitent en douceur, sans perturber le calme du dormeur.
Par acquis de conscience, et pour obéir à une stratégie galvaudée, je me pinçai le bras, très fort, jusqu’à ce que la douleur fût insupportable. Je me retins de crier. L’ongle avait marqué une trace rouge vif sur ma peau. Tout semblait si réel !
Je m’intéressai aux passagers du wagon. Des employés pour la plupart. Une femme se tenait assise sur un siège proche. Constatant que j’avais oublié ma montre, je lui demandai l’heure. 8 h 45 ; j’étais en retard ; aucune importance !
Le train prenait de la vitesse. Je pus à peine distinguer l’inscription « Fontenay-aux-Roses » sur les panneaux du quai. Les lumières s’éteignirent, l’écran devint noir. Une forte poussée collait mon corps sur le dossier de mon siège. Nous décollions.
En bas, je voyais des pavillons aux toits rouges entourés de jardin. Peu à peu, les maisons devinrent plus petites. Elles n’étaient plus que des morceaux de sucre quand le wagon atteignit la forêt, la vallée de Chevreuse où serpentait l’Yvette. Les collines boisées firent place à des champs rectangulaires, jaunes et verts. Nous étions très haut. Sur les routes qui veinaient la campagne, les voitures avaient l’aspect de petits points sombres, presque immobiles, des fourmis !
Je me sentis gagné par la torpeur, je m’assoupis.
Des vibrations dans la carlingue me réveillèrent. Je jetai un œil sur le paysage. Le sol était tout près. L’appareil atterrissait. Le choc fit vibrer les parois de métal. Le wagon roulait de nouveau. Le wagon ? L’appareil ? Le train ? L’avion ?
L’habitacle s’immobilisa au bout d’une piste bétonnée sur un aérodrome sommaire, au milieu des champs. Quelques avions à moteur étaient alignés devant un bâtiment de tôle marqué en grosses lettres du nom de la ville ; Fontenay-le-Comte. Une femme en uniforme de la RATP apparut à l’avant du wagon et fit signe aux passagers de descendre. Tout le monde se dirigea vers une navette qui attendait près du hangar. Je me retournai, et vis le spectacle incongru d’un wagon de RER posé sur l’herbe ; y avait-il des rails ? J’évacuai cette question pour m’interroger sur le cocasse de la situation. Tout me semblait pourtant très naturel. En fait, je m’étonnais de mon absence d’étonnement.
La navette nous conduisit jusqu’à une ville au bord de la mer. Parmi les vacanciers, je détonnais avec mon costume-cravate. J’achetai un journal, m’assis à la terrasse d’un bar, et but un café. Un grand africain proposait des bibelots aux clients. J’acquis une montre à 5 euros, et me baladai sur la plage. Puis je m’offris un plateau de fruits de mer, une glace, et passai le reste de la journée à flâner. Le soir venu, je regagnai la navette, qui ramena les passagers au wagon.
Après le décollage, je m’endormis.
«...TENAY-AUX-ROSES... »
A mon réveil, tout rentrait dans l’ordre. Ce n’était qu’un rêve ! Ouf !
Arrivé au bureau, je courus aux toilettes pour me rafraîchir. Je riais de mon aventure absurde. En consultant l’heure, je sursautai ; j’avais au poignet cette montre de pacotille !
Je tentai pour oublier de m’abrutir dans le travail. Mais, outre la montre, il y avait la note du restaurant « la plage », une tache de glace sur ma manche, le pinçon sur mon bras. Un exemplaire du Parisien traînait sur une table. Exactement celui que j’avais lu !
Aujourd’hui, je n’explique toujours pas mon escapade. Demain c’est mon anniversaire ; 80 ans. Plutôt 80 ans, et un jour !

PRIX

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Dva2tlse · il y a
Bien fantastique, bravo !
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Christine Śmiejkowski · il y a
Je suis venue vous lire suite à votre intervention sur le forum et sur un autre que je suis allée lire (-mda) (il y avait une fameuse lecture mais très intéressant.)
J'ai un FB immense mais ça ne change pas grand chose car les "amis" détestent être sollicités - j'en ai fait les frais il y a 3 ans et j'avais arrêté ce concours pour cette raison

J'ai même connu pire : une candidate qui avait fait des vidéos sur sa page pour présenter son texte et promettait une surprise si elle gagnait.
Elle avait des milliers de fans : comment contrecarrer ça? Elle avait gagné bien sûr !
Les plaintes n'ont servi à rien

Bref je reviens à mon FB, twitter et autres : j'ai fait l'expérience de dire : vous lisez mais je ne veux pas de vote obligé.
Résultat : plein de lectures et très peu de votes.
mais au moins, on me lit pour mon écrit : pas pour voter
Une collègue est venue me dire qu'elle avait aimé mon écrit mais elle n'a pas voté.

De toute façon, je me suis inscrite il y a 1 jour et j'ai 20 jours de retard sur les premiers
Comment rattraper des centaines de votes quand on s'inscrit à la fin.
Et les 15 choisis par le jury: on a autant de chance qu'au lotto !

Voilà en gros ce que j'avais à dire...
Pas de lien de demande de vote et si jamais, tu étais curieux, je ne veux pas de votes !

Bonne journée et mes meilleurs voeux

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Flip · il y a
Et un petit billet pour un grand voyage. je composte...
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Arlo · il y a
Très réussi. J'aime beaucoup.. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poème "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux

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Chantal Noel · il y a
Drôle de voyage! J'ai bien aimé l'écriture et ce côté un peu fantastique.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et réussie ! Mon œuvre, “De l’autre côté de notre monde”, est en Finale pour la Matinale en cavale 2017. Une invitation à le lire et le soutenir si le cœur vous en dit ! Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Alain Kotsov · il y a
Merci pour ton vote désintéressé.
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