3
min

Une histoire passée

Image de Loutze

Loutze

910 lectures

266

Qualifié

Rire. Boisson. Confiance altérée par nos sens émoussés. Connaissance. Pari. Boire et boire encore. Embrasser un inconnu. Contre son gré. Monter dans un appartement. Le sien. Le nôtre. Peut-importe. Ouvrir le frigo. Servir du vin. Poser les verres. Ranger la bouteille. Parler. Faire passer le temps. Prendre le verre qu'on nous tend. Avaler. S'asseoir. Sourire. S'intéresser. Être naïf et innocent. Une main qui se fait caressante. Des paroles insistantes. Une bouche qui s'approche. Juste le temps de dire non.
Juste le temps d'oublier ce dont on est incapables de se rappeler. Juste le temps d'oublier nos responsabilités.
Non. Non. Non...
Juste avant le trou noir.


Un bruit de draps qui se froissent. La chaleur d'un corps qui s'en va. Tout est loin, si loin, entouré d'un brouillard compact qui ne laisse rien passer.
Peu à peu les sensations reviennent, une peau nue contre un tissu, un sentiment bizarre d'incompréhension, une présence étrangère dans la pièce.

À l'ouverture de nos yeux, tout devient plus confus encore. Quelqu'un range ses affaires, sur la pointe des pieds essaye de s'en aller.
Ce quelqu'un qu'on connaît, ce quelqu'un dont on a tout oublié à qui l'on sourit car c'est ce que l'on fait les lendemains de soirées. Au revoir de la main, et la tête lourde, si lourde, tout est flou, un drôle de goût en bouche, le corps mou, pas maître de lui même.
Mais aucun souvenir de la raison de cet état, sûr de pas avoir assez bu pour être comme ça.
On se laisse aller, on flotte l'espace d'un instant, sur le point de se rendormir.
CLAC.

Le bruit de la porte qui se ferme nous fait sursauter. Sans vraiment savoir ce que l'on fait on passe une jambe après l'autre par dessus le matelas, une envie pressante, on se tient aux meubles, aux murs, on se dépêche d'arriver à destination.
Délivrance.
Mais un poids pèse quelque part, un sentiment d'angoisse, un élément nous échappe, au moment de s'essuyer du sang, la douleur, pas la période pourtant et puis pourquoi sommes nous nus ? On ne dort jamais nus. C'est quoi ce bordel ?
Notre corps lent, si lent, si lourd, et cette envie de dormir de vomir et de pleurer en même temps.

Direction la douche. L'eau chaude qui coule sur la peau, les souvenirs confus et les membres endoloris. Mais qui n'adoucit ni ne démêle ni ne détend. L'angoisse monte, pourquoi y avait-il quelqu'un ?

Ouverture du rideau.
Réalité contre reflet le miroir nous projette dans l'instant.
Qu'est ce que... ?
Cou, épaules, seins, hanches, cuisses. Bafoués, griffés, enserrés, des marques de mains, de doigts, d'ongles, une violence sournoise.

Notre corps. Bleu. Noir. Rouge.
Et notre cerveau. Blanc. Vide.
Tout s'effondre. Une pulsation sourde vient marquer toutes les blessures jusqu'alors inconnues.

Téléphone. Il faut envoyer un message, demander ce qu'il s'est passé.
Porte, murs, meubles, on se traîne on s'accroche, on s'arrête. Marcher sur un objet. Le ramasser. C'est une capote. Une capote ?

Une,
Deux,
Trois,
Quatre,
Cinq,
Six,
Sept.

On prend on jette on nettoie on ne comprend pas.
Question : il s'est passé quoi hier soir ? Pourquoi j'ai des bleus de partout ?
Réponse : c'était une erreur, je ne te dois pas d'explications.
Bloqué de partout. Plus moyen d'avoir contact, impossible de comprendre, néant de la mémoire, trou à l'âme.

Chercher, creuser, s'arracher les cheveux, pleurer, tomber, ne pas y arriver tout est vide on ne se rappelle pas, de rien, tout s'écroule.

Plus tard le choc. L'effroi de la pensée qui menace doucement, qui ose à peine prononcer le mot. Le mot. Celui qui changerais tout.
Celui qui ferait de nous un monstre, une victime, celui dont tout le monde serait au courant rien qu'en nous regardant.
S'habiller, ne pas réfléchir, sortir, aller en cours les yeux dans le vague, ne plus pouvoir respirer, angoisse, angoisse, angoisse.
Et soudain le flash.

Éclair de réminiscence du cerveau heurté qui se nie lui même pour ne pas sombrer.
Un corps en dessous du notre, des mains qui labourent notre taille et nous portent, en haut, en bas, en haut, en bas. Une sensation de mal de mer, aucune focalisation visuelle tout est compact, flou, sombre, teinté d'un malaise, où sommes nous, qui sommes nous, que faisons nous ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?
Mais pourquoi quoi ? On ne sait pas, on ne sait rien.

Tout ce que l'on a ce sont des marques inéluctables, irréparables, qui peu à peu de noires deviendront violettes, bleues, vertes et jaunes.
Écharpes et col roulés, honte et culpabilité.
Et ce soupçon de souvenir, qui revient en boucle, puis repart lorsque l'on essaye de mettre le doigt dessus.
Ce NON retentissant qui hurle en nous, ce non que l'on a prononcé avant que tout s'arrête pour commencer.
Ce non qui nous fuit lui aussi, car plus rien n'a d'importance.

Ne nous touchez plus, ne nous parlez pas,
Raser les murs, esquiver les garçons, se blottir dans son lit. Penser à tout sauf à ce dont on ne peut pas penser.
Avancer.

Puis un jour, se dire : « Je crois que je me suis fait violer. »

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
266

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Flore
Flore · il y a
C'est bien écrit...Criant de vérité, ces boisons bues dans une soirée et qui oblitèrent tout, la conscience n'est plus là, et le matin, on réalise par bribes...Bravo pour la justesse du ton et des mots..
·
Image de Loutze
Loutze · il y a
merci beaucoup
·
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Vous dénoncez une importante dérive qui mène à une atrocité, le viol ! L'alcool, les paris stupides, l'ivresse, l!'inconscience...l'instant d'après on se rappelle et il est trop tard, le mal est fait, irréparable, on se sent souillée... Bravo, très réaliste et émouvant. Hélas, ça continue ! Grâce à vous peut-être que des jeunes prendrons conscience et seront plus prudents ! Vous avez une belle plume, vous irez loin ! Je vous soutiens !
·
Image de Loutze
Loutze · il y a
merci encore pour votre soutien et votre enthousiasme, votre commentaire m'émeut, vraiment, merci !
·
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
C'est normal, vous avez du talent, vous défendez une noble cause, vous méritez que l'on vous lise !
·
Image de Ellyne
Ellyne · il y a
Wow. J'ai pas les mots, sûrement parce que tu les as tous justes 0.0
·
Image de Loutze
Loutze · il y a
merci beaucoup ... :o
·
Image de Mandy Rukwa
Mandy Rukwa · il y a
Des mots qui décrivent très bien les lendemains, souvenirs en pointillés, flash, doute, angoisse... Bravo! Respect madame... <3
·
Image de Loutze
Loutze · il y a
Haha merci beaucoup !
·
Image de Nathalie Ft
Nathalie Ft · il y a
Bravo pour ce style épuré et prenant, la confusion et le trouble vont crescendo jusqu’à la terrible vérité... Oui il faut que les jeunes filles aient bien conscience que ces abominations existent. Bonne chance pour la suite ...
·
Image de Daniel Nallade
Daniel Nallade · il y a
Il y a d'abord une lourdeur mécanique, l'écrasement de son être dans une pauvre vie, à l'enchère d'un pas possible. Une lente compréhension d'une chair scarifiée d'insulte au bord des veines. L'enfer de l'épaisseur du comment et pourquoi! Et dans la poubelle de personne, ton nom en cimetière. *****
·
Image de Loutze
Loutze · il y a
Superbe commentaire ... merci pour votre compréhension
·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Un texte émouvant qui tient en haleine... même si on devine assez vite ce qui s'est passé, on se demande jusqu'à la fin comment l'héroïne va reprendre conscience, si même elle va arriver à verbaliser ce qui lui est arrivé... Terrible et prenant ! Mes voix.
Peut-être voudrez-vous bien venir découvrir "Matières grises" en lice dans ce prix : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/matieres-grises

·
Image de Loutze
Loutze · il y a
Merci énormément ! Je passerais avec plaisir
·
Image de Guy Pavailler
Guy Pavailler · il y a
Un beau texte sensible et bouleversant. Une écriture en adéquation. Les mots pour le dire.
·
Image de Loutze
Loutze · il y a
merci beaucoup
·
Image de Chantal Sebastien-buti
Chantal Sebastien-buti · il y a
Il est des couleurs sombres qui vous habillent ... mais celles-ci vous collent à la peau, vous salissent...plus on veut oublier plus les souvenirs douloureux émergent ... crier ou se taire, ressentir ou disparaître...accepter l’inconcevable et apaiser les démons...
Texte à transmettre à la jeunesse ...l’horreur pour un moment d’égarement et d’ivresse qui a croisé les chemins de la perversité..

·
Image de Fabienne Liarsou
Fabienne Liarsou · il y a
Très prenant. Super. On sent bien l’état de confusion de la personne.
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

— Je n’ai pas peur de le faire ! Son ballon vissé sous le bras, Maxence fixait ses deux compères avec un air de défi. Antoine et Lucas ne s’attendaient pas à une telle réaction. ...

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Être quelque part et pourtant, être ailleurs. Être dans sa tête. Me voilà qui recommence. Cette route, elle est immense. Elle est intimidante et serpente infiniment devant moi ; m'appelle, me ...