Une histoire-hirondelle

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Il était une fois un homme qui aimait tant sa flûte, qu’il en jouait même en mangeant, et en buvant.
Il était une fois une crevette et une huitre qui s’aimaient tendrement, et finirent ensemble un repas de noël.
Il était une fois un crayon vide dans tous les sens du terme.
Il était une fois un homme qui était rentré dans un miroir et s’était fait très mal.
Il était une fois un scorpion, se croyant une baleine.

Il était une fois de nombreuses choses, sans doute, qui sont restées de mémoire d’homme.
Un bestiaire entier de petits contes-colombes et d’histoires-hirondelles s’ouvre comme des ailes à toi qui tend l’oreille. Le mien n’est pas grand-chose, une nouvelle à peine, peut-être obscure, peut-être vaine, mais je te prie, pour une fois, de bien vouloir l’entendre.
Ce conte est celui d’Amande. C’est tout.
Qui était-elle, comment ce rire d’Arlequin, ce Gavroche des beaux jours s’était échoué sur les rivages du quartier ? Personne ne l’a su et personne ne l’a compris.
C’était une alouette, la bouche pleine d’histoires-hirondelles, de petits contes d’amour, les yeux pleins de soleil, courant comme la gazelle, bondissant comme Guépard, riant comme une baleine et parcourant tout, tout, tout.

Elle est partie un jour, trop tôt peut-être.
Certains ont dit qu’elle s’en était allée, comme migrent les cigognes vers un sud lointain, où sa peau tannée s’échouerait à nouveau. D’autres ont raconté que ce n’était qu’un rêve, un ange naufragé des cieux qui, passant par-là, serait resté juste le temps d’un peu de paradis. D’autres encore ont affirmé que toutes les bonnes choses ont une fin, et qu’il y a des oiseaux que l’on n’arrête pas.
Pour lui, elle est partie, c’est tout. Elle a disparu d’un jour à l’autre, sans prévenir, ou presque. En ne lui laissant rien, rien d’autre qu’un panier et deux mots : « rappelle-toi. »
Qui « lui » ? Mais le héros tient, l’aveugle qui la faisait briller, luire, celui pour lequel elle avait embelli, sans qu’il s’en aperçoive.
Celui pour qui elle est partie trop tôt, sans le « peut-être », comme une libellule, comme un éphémère, et lui, qui ne l’avait pas compris.

Le panier, son panier, est vide, il l’intrigue, il le tâte.
Ses mains d’homme, de jeune homme, de garçon en vérité passent et repassent sur ses courbes lisses.
Ses doigts survolent la surface, parcourent la peau repliée, bosselée de l’étrange animal.
Il caresse amèrement ces longues vagues vannées, enroulées dans leur ressac fixe comme les risées étranges d’une brise immobile.
Et il sent ces brins souples enlacés, embrassés, cette matière tressée soigneusement lui passer sous la pulpe des doigts.

Soudain, il bute.
C’est un nœud, on dirait, une maladresse, une disgrâce infime dans les rouages de la fabrique.
Le jeune homme repasse sur l’imperfection. Il heurte.
Une frustration légère, animale, presque. Il heurte. Il lui faudrait des griffes car ses ongles s’arrachent. Il heurte.
L’objet lui retourne le sang. Il heurte.
Le jeune homme s’acharne et il a beau s’acharner. Il heurte. Inutilement. Son sentiment d’impuissance et. Il heurte ! Cette frustration s’en trouve ac... Il heurte !...crue.
Puis il s’arrête et se souvient.

Il était une fois un dromadaire qui se croyait en Chine, à raison : il y était.
Il était une fois une plante en pot, qui n’en était pas une, mais ne le sut jamais.
Il était une fois un cannibale qui, un jour, se trouva dans son propre estomac.
Il était une fois un fennec qui s’était perdu dans un palmier.
Il était une fois un tapis volant réclamant des ailes.

Pourquoi s’est-il arrêté, comment s’est tu ce bourdon de colère ? Jamais il ne l’a su et jamais ne l’a compris.
Il a un sentiment vague, sourd, un doute.
Et il repense à des milliers de choses, de petits détails, anodins à vu d’œil, des instants, qu’il n’avait pas compris.
Il s’imagine bien encore les ailes d’un message, niché dans le nœud, mêlé à la fabrique. Un message qui crierait tout haut ce qu’il ne comprenait que maintenant, trop tard.

A sa mémoire revenait maintenant de plus en plus présent, un conte, un conte berbère sorti de la bouche soleil de l’histoire-hirondelle, de la fille des beaux jours.
C’était un peu d’or que ses contes colorés, les doux contes d’Amande, dattes croquées un instant.
Un roi trop heureux avait épousé une fille de djinns.
Ils s’aimaient tous les deux, comme on s’aime rarement, mais il y avait une condition : elle ferait peut-être des choses étranges mais jamais, au grand jamais, il ne devrait lui demander de les expliquer, sinon il la perdrait.
Il a gardé le panier, et dans les mailles emmêlées au sein des liens noués, il lui semble reconnaître deux amants, et le nœud absurde de leur confiance.
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