Une hirondelle a fait son printemps

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Bernard Langlois est un homme respectable. Il a quarante-deux ans, mais une calvitie déjà nettement marquée, un air sérieux et un costume strict lui en font paraître dix de plus.
À l’âge de vingt-quatre ans, après une licence de lettres classiques qui ne l’aurait mené à rien, il a passé le concours d’attaché territorial de la fonction publique et est entré au service du cadastre de la mairie de B.
Six mois plus tard, il a épousé Catherine Pierrelée, d’un an sa cadette, et ensemble ils sont devenus propriétaires d’un F4 au cinquième étage d’un immeuble neuf qui en compte sept.
Pendant les deux premières années de leur mariage, Catherine a continué de préparer et de rater le CAPES de Lettres classiques. Puis elle a arrêté ses études pour élever leur premier enfant, Emmanuel. Blandine est née deux ans plus tard, mais Catherine n’a jamais repris ses études et est devenue mère au foyer.
Bernard Langlois est un bon mari. Il aide sa femme au quotidien, bien qu’il travaille toute la journée alors que celle-ci reste à la maison : chaque soir, il débarrasse la table et range les assiettes sales dans le lave-vaisselle.
C’est aussi un bon père : chaque soir, il écoute ses enfants lui réciter leurs leçons puis il leur lit une histoire avant qu’ils ne s’endorment. Et chaque dimanche, il emmène son fils à un match de foot.
Aujourd’hui, ce sont des adolescents de treize et quinze ans, polis, dociles et bons élèves.
Depuis dix-huit ans, Bernard Langlois quitte chaque matin son logement à huit heures. Il lui faut dix-huit minutes, par le parc, pour rejoindre la gare où il prend un train qui le mène en treize minutes jusqu’à B. Là, dix minutes lui sont encore nécessaires pour arriver à la mairie. Mais comme il a horreur d’être en retard, il compte quand même une heure de trajet. Cela lui permet, dès son arrivée, de prendre le temps de préparer le café et d’en boire une première tasse, bien tranquillement dans les bureaux encore déserts. Bernard Langlois est un homme qui aime la précision.
Au retour, son parcours est sensiblement différent : au lieu de couper par le parc, il passe en centre-ville pour acheter deux baguettes de pain frais et un peu avant dix-huit heures, il est de retour au domicile.
Le samedi après-midi, il va à la bibliothèque lire la presse et prendre les trois livres hebdomadaires qu’il lit dans le train et le soir avant de se coucher.
Le samedi soir, il honore son épouse et le dimanche matin, il fait un tiercé.
Chaque année, il emmène femme et enfants passer les deux mois d’été chez ses beaux-parents dans un petit village de l’Aube. Il passe quatre semaines avec eux et le reste du temps, revient travailler à B. et les y rejoint le weekend.
La famille Langlois est une famille honorable qui mène une vie calme et sereine. Tout est planifié à l’avance pour éviter toute mauvaise surprise ou contretemps.

Mais aujourd’hui, tout se passe comme si un vent de folie soufflait autour de Bernard Langlois.
Cela commence peu après deux heures du matin : Bernard Langlois est réveillé par la chaleur. Il se lève pour boire un verre d’eau et ouvrir la fenêtre de la chambre.
Il reste un long moment sans pouvoir trouver le sommeil : l’odeur des tilleuls en fleur, le coassement des grenouilles dans l’étang du parc, non seulement l’empêche de dormir mais lui donnent des envies d’honorer son épouse alors qu’on est en pleine semaine !
Puis, il ne se réveille pas à sept heures comme d’habitude mais à neuf heures, lorsque sa collègue l’appelle sur son portable pour s’enquérir des motifs de son absence.
Pour la première fois en dix-huit ans, Bernard Langlois est en retard à son travail !
La journée se passe normalement.
Lorsqu’il pense que son cauchemar se termine avec sa semaine de travail, précisément à ce moment survient l’impensable : alors qu’il marche d’un bon pas pour se rendre à la gare, une hirondelle percute violemment un bus et vient arrêter sa course aux pieds d’une jeune fille. Elle se baisse pour la ramasser et la tient inerte entre ses paumes réunies en corolle. Son visage est baigné de larmes quand elle la tend à Bernard Langlois.
En temps normal, il aurait détourné les yeux et passé son chemin, mais là, il s’arrête, éperdument ému tant par la mort de l’oiseau que par le chagrin de la jeune fille. Ensemble, ils vont déposer le corps encore chaud au milieu d’un massif d’œillets d’Inde.
La jeune fille s’enfuit en courant, le laissant désemparé.
Arrivé à la gare, au lieu de prendre le quai A comme d’habitude, il s’engage sur le quai B, monte dans le train qui arrive et douze minutes plus tard descend gare Saint-Lazare. Il s’arrête devant le guichet des départs immédiats. La dame devant lui prend un billet pour Dieppe, avec changement à Rouen, pourquoi pas ? se dit-il.
À 17h50, le train s’ébranle. Par habitude, il ouvre son livre, une biographie de Simone Weil, mais le pose sur ses genoux et regarde défiler le paysage. À Rouen, il descend, remonte dans un autre train et à 20h01, arrive à Dieppe où il n’a jamais mis les pieds.
Il marche tout droit, guidé par les mouettes, jusqu’au front de mer. Ses chaussures de ville s’enfoncent dans le sable. Il les regarde comme s’il les voyait pour la première fois, comme une incongruité. Bientôt, pieds nus et les jambes de son pantalon roulées au-dessus du genou, il entre dans les vagues.
Ce n’est qu’après avoir vu le soleil disparaître, avalé par la mer, qu’il se dit qu’il devrait peut-être se mettre à la recherche d’un hôtel où passer la nuit, pour que cette journée où tout a basculé dans sa vie ne tourne pas complètement au désastre.
Soudain, il se rend compte qu’il n’a même pas pris de brosse à dent !

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