Une heure, une heure seulement

il y a
2 min
843
lectures
111
Qualifié

Peindre, écrire, voyager, des mots en osmose, des échappées belles pour la retraite. J'aime lire les autres, partager mes coups de coeur et ils me le rendent bien  [+]

Image de Hiver 2021
Les platanes pèlent sur le mail, des lambeaux d’écorce desquament au vent d’automne. Amboise se tapit dans le silence qui s’effrite au bruit de mes pas dans les feuilles mortes. Ce dimanche, pas de marché odorant et animé, pas de foule aux paniers ni de parapluies colorés. Pas de cars d’Ailleurs sagement parqués sous les arbres. La vie est confinée.
Je marche dans son écho d’hier.
Le fleuve bouillonne en contrebas. Il a repris sa fougue de morte-saison, buvant plus que de raison les bancs sableux enchâssant son lit. À l’emporte-pièce, il dessine de vastes grimoires frangés d’herbes sauvages où gisent des souches de bois épuisées.
Je marche, accorde mes pas au flux libre de l’eau.
Quelques cormorans pendent comme des fruits noirs aux branches d’un gros orme. Les pieds dans l’eau, son tronc chenu et sa chevelure vert-de-gris rêvent aux fugues de cette Loire, rétive à porter au long cours les toues cabanées lestées autrefois de gens et de marchandises.
Je marche, le souffle plaqué par mon masque, imagine ce que cet arbre vénérable peut bien penser de tous ces bandits qui se faufilent incognito sous sa ramure. Comment pourrait-il croire qu’ils fomentent un complot contre un ennemi invisible hautement agressif ?
À l’embouchure de l’Amasse, une troupe de canards s’égaille à mon approche puis doucement rallie le bord. Mais non, je n’ai pas de pain à leur lancer. Tout près, le pont jette ses arches à saute-mouton sur le dos de l’île d’Or. Il me conduit sur l’autre rive.
C’est de là qu’il est le plus beau. Le château, assis sur sa langue de tuffeau, raconte l’Histoire. Celle d’une forteresse où la grosse tour des Minimes fait toujours le guet sur toute la vallée, celle des faux bourgs de la ville pelotonnée aux contreforts de l’enceinte. Non, ce n’est pas le roulis des tonneaux mis en perce pour les ripailles des mariniers qui résonne sur les pavés, mes tempes battent la chamade, sous mon masque j’ai le souffle court.
Je m’arrête, m’accoude au parapet du quai.
Pas de touristes en collier au cou de la tour, juste le drapeau bleu à fleurs de lys fouetté par le vent. La résidence de tous les Valois et Bourbons découpe le ciel à l’Italienne, ardoise et craie blanche lui donnent bon teint.
Son balcon fige alors mon regard. Même d’ici on a pu les voir. Les luthériens, les décapités, les pendus*. Mes yeux s’égarent dans le courant rebelle de la Loire. Comment a-t-il pu, au nom d’une seule foi, charrier sans honte des hommes et des femmes jetés pieds et mains liés par des bourreaux débordés ? Mon masque embue mes lunettes. L’intolérance aujourd’hui campe encore au chevet des Hommes.
À l’ouest, le ciel rougeoie. L’horizon s’englue de mauve, de bleu, de jaune. En miroir, le fleuve épouse ses meurtrissures. Puis l’onde tuméfiée se met à crépiter, il pleut.
Soudain, une petite boule de plumes noires allume d’un coup de bec, un bref éclair rouge. Une poule d’eau regagne à couvert les roseaux qui tremblotent sous les gouttes.
Déjà une heure que je suis dehors à respirer la vie qui court à bas bruit. Il est temps de rentrer. Je marche.

_____
* La conjuration d’Amboise : les protestants sont massacrés en 1560.
111

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !