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Une gigue stupide

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Tranquillou974

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À mon père : pardon, papa, d’avoir douté de ta fidélité !

Irène avait la gorge généreuse et aimait la roucoulade. C’était tordant pour moi de l’entendre entonner je ne sais quel air d’opérette au milieu d’un gynécée papillonnant : qui réclamant la craie, pour vérifier l’exacte coupe de sa jupe ; qui pleurnichant, parce que les aiguilles à épingles – dont Irène usait abondamment – lui picotaient les jambes ; qui, enfin, braillant parce qu’un garçon s’était subrepticement glissé dans la salle à manger provisoirement métamorphosée en salon de couture – garçon devant lequel il n’aurait su être question de se déshabiller.

Irène, telle qu’en elle-même, ne s’affolait pas devant tant de jérémiades ! Elle apportait négligemment la craie, contrôlait de son œil expert l’ourlet en cours, jetait finalement le garçon de la salle à manger...

Mais Irène roucoulait et cela énervait visiblement ma mère, qui se réfugiait dès son arrivée au premier étage, prétextant sa dernière grossesse ou son énième crise de foie. Dans ces moments-là, je n’aimais pas ma mère, car je trouvais dommage qu’elle – qui concevait si allègrement tous nos vêtements – n’en assistât pas à l’exécution.

Mais ainsi était ma mère, préférant aux sonores roucoulades d’Irène recueillir le garçon rejeté de la salle à manger, veiller au dernier-né et soigner sa crise de foie.

***

Le mari d’Irène était pompier. Il arrivait parfois que mon père rentrât plus tôt que prévu de chez Citroën et que, surpris par l’ambiance échauffée qui régnait encore dans la salle à manger, surpris surtout peut-être qu’on ne l’ait pas attendu au quai de Vaucelles, il déclarât d’une voix neutre, mais tout de même chargée d’émotion pour moi dont les oreilles d’enfant étaient toujours à l’affût de ce qui pouvait blesser mon père (sa solitude, ce soir-là, à la gare) : « Irène , je vous ramène. »

C’était une joie immense pour moi que de participer à cette expédition. Il n’y avait que deux kilomètres à parcourir, mais les frisettes d’Irène, que je voyais onduler de dos, les mains de mon père, crispées au volant de la traction grise – qui pourtant en avait essuyé des kilomètres ! – et le silence énorme et envahissant qui régnait alors sauvaient quelque part le tumulte qui avait précédé cet instant.

Du fil à bâtir qui s’était longuement déroulé tout cet après-midi- là ; du pied de biche qui avait besogné nos futurs vêtements ; de la craie qui avait su en façonner les contours – savamment, sans jamais offusquer nos pudeurs d’enfants, insouciante sans doute du poids que l’une avait pris, de celui que l’autre avait perdu –, rien ne subsistait d’autre que cet étonnant silence.

En présence de mon père, Irène se taisait, comme figée à l’avance à l’idée du costume qu’afficherait tôt ou tard son pompier de mari. Les mains de mon père étaient elles aussi figées.
Moi seule, je crois, me réjouissais à l’avance du « Bonjour Jacques » et du « Bonjour monsieur Jacques » – car mon père, bien qu’indifférent de son rang, ne frayait pas aussi facilement avec les gens du peuple – qui suivraient inéluctablement ce silence au bout du compte gêné.

***

Jacques était là, impeccable dans son costume de pompier, cousu et recousu par des mains expertes, qui n’avaient ménagé ni les heures de craie, ni le fil à bâtir, ni le pied-de-biche – de toute évidence.

Mon père lui serrait rapidement la main, et au « Bonjour monsieur Jacques » dit d’une voix moite succédait rapidement un « Au revoir Monsieur Jacques » qui ne laissait aucun doute sur les sentiments ambigus de mon père pour LA Irène à la gorge de colombe : Irène, dont j’aimais qu’en femme insouciante de son rang elle sût braver le balcon du premier étage, où ma mère s’était réfugiée ; Irène, donc, qui de sa gorge généreuse et roucoulante n’avait pas honte, dans la salle à manger bruissonnante d’où elle avait exclu autoritairement le garçon, de pousser la chansonnette et de clamer les mots qu’elle n’aurait su prononcer dans la traction grise chevrotante aux mains de mon père : « Toréador, ton cœur n’est pas en or... »

***

J’aimais danser la gigue. J’aimais surtout – et par-dessus tout – tâter la craie qui hantait nos futurs vêtements. Je poussai même le vice, ce jour-là, à caresser furtivement le pied-de-biche qui avait décousu tant de kilomètres à bâtir.

Je ne sais alors ce qui me prit, mais à tous poumons, je mis une joie immense à plagier LA Irène, et ses grands airs qui asphyxiaient mon enfance, et les mains de mon père si lâches qu’elles n’avaient su en découdre avec le benêt de Jacques le pompier.

Alors je criai, ou plutôt chevrotai – car je n’avais pas la gorge généreuse d’Irène – bêtement et sauvagement cette parodie monstrueuse mais qui pour moi avait un sens (car finalement il arrivait assez souvent que mon père rentrât plus tôt que prévu de chez Citroën) : « Toréador, ton cul n’est pas en or... »

***

Au ramdam qui succéda à cette méchante sérénade, je compris vite que j’avais fait du mal. Les mains de ma mère étreignirent froidement la balustrade du premier étage. Le garçon qui s’était réfugié dans ses jupes se prit une baffe, sèche et cinglante. Le dernier-né ne broncha pas.

Irène – avec ou sans crise de foie – fut renvoyée à son pompier de mari.

Le soir même, j’allai attendre mon père, sagement, au quai de Vaucelles. Il était pâle, mais ses mains ne tremblaient pas.

« Je te ramène » furent ses uniques mots...
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