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Une femme trompée

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Maurice Stencel

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Soudain le temps s’était mis à compter. Et l’image qu’elle avait de son visage avait changée elle aussi. Auparavant, lorsqu’elle se maquillait elle n’y songeait pas d’une façon particulière, c’étaient les derniers gestes d’un rituel matinal, seule dans la salle de bain, le corps baignant dans une douce béatitude.
C’était désormais une image qu’elle construisait parce que le visage de l’amour avait changé depuis un certain temps. Le cœur, ça ne veut rien dire, pensait-elle. C’est le corps qui compte.
L’homme qui avait été son mari l’avait trompé. Un jour, c’était un matin, il lui avait dit : je ne t’aime plus. Elle avait cru à une plaisanterie. Mais il était parti le jour même après avoir rempli une valise de quelques vêtements.
Elle avait appris qu’il était devenu amoureux d’une femme mariée. La femme des autres jouit de plus d’expérience en matière sexuelle, paraît-il. Elles sont encore à découvrir pour ceux qui ne sont pas leur mari.
C’est ce que lui avait dit Jean, le mari trompé par son mari. Il était venu la voir lorsque sa femme l’avait quitté. Jean avait voulu lui dire la trahison dont ils étaient l’objet tous les deux.
Tous les quatre, nous nous étions juré fidélité, avait-il dit. Elle s’était mise à pleurer. Elle était honteuse. Il l’avait consolée. Il avait passé la nuit avec elle. C’était pour lui et pour elle une façon de se venger.
Tous les gestes leurs furent permis cette nuit-là : ceux dont on se sert maritalement et machinalement, et ceux dont la seule évocation vous tord le ventre. En même temps ils pensaient à leurs époux respectifs qui dans un autre lit se livraient aux mêmes étreintes.
— Tu veux que je revienne demain ?
— Tu as aimé ? Toutes les nuits, j’étais son esclave. Est-ce que tu as envie de moi ? Et toi, ta femme ?
Il haussa les épaules.
— Elle simulait l’orgasme. C’est toi que je veux.
Ils étaient encore nus.
Pierre en verdira de rage, se dit-elle. Elle répondit :
— Nous aurions dû nous rencontrer plus tôt.
— Nous avons la vie devant nous.
Le langage des amants est étrange. Il est proche de celui qu’utilisent les auteurs de romans. Il est difficile de savoir lesquels d’entre eux ont copié les autres.
La plupart des couples ont peu de choses à se dire. Mariés trop jeunes, ils n’ont pas de passé à dévoiler. Ce n’était le cas ni de Jean ni de Cécile mais leurs sujets de conversation concernaient la plupart du temps leurs ex-époux. S’ils nourrissaient la conversation durant le jour, elles leurs servaient d’adjuvants amoureux durant la nuit.

Lorsqu’elle apprit le mariage de Cécile avec Jean, Henriette, l’ex-épouse de Jean se souvint des nombreuses qualités de son ex-mari.
Si tant de gens se marient, le nombre de divorces l’atteste, c’est que le mariage tout compte fait a du bon. Une nuit, la nuit est de bon conseil, dit-on, elle en parla à Pierre. La nuit, les hommes sont plus réceptifs aux arguments féminins. Il n’osa pas dire qu’il allait réfléchir lorsqu‘elle lui dit.
— Marions-nous, Pierre. Oh, Pierre ! Je t’aime tu sais. Je m’occuperai de tout, mon chéri.
Ainsi vont les choses. Elles suivent leur cours.
Il est difficile dans une petite ville de s’éviter. Pierre et Cécile se croisaient comme se croisaient Jean et Henriette. Les premières fois, ils s’efforçaient de détourner la tête en plongeant les yeux dans la vitrine d’un magasin. De changer de trottoir lorsque c’était possible.
Un jour qu’elle se dirigeait malencontreusement vers Pierre, Cécile hésita puis saisie d’une illumination, elle tourna sur elle-même et retourna d’où elle était venue. Pierre surpris la suivit mais en ralentissant le pas.
Et il admira sa silhouette aussi excitante que lors de leurs premières rencontres. De dos, les femmes sont plus excitantes que de face. L’homme peut la regarder sans réserve, de tous ses yeux, et imaginer que le balancement de ses hanches lui est destiné. Il eut un soupir.
Ils se croisèrent à plusieurs reprises guidés souvent par un hasard bienveillant. Ils étaient polis tous les deux de sorte qu’ils se saluaient d’un bref mouvement de la tête. Puis d’un mince sourire. Puis parce la pluie s’était mise à tomber et qu’ils s’étaient réfugiés sous la marquise d’un magasin, ils échangèrent quelques mots :
— Quel temps !
— C’est vrai. Quel temps !
Elle n’avait pas changé, se dit-il. Dès qu’elle souriait, le visage s’illuminait. Il se la ferait bien, se dit-il vulgairement. Cécile le devinait, les femmes, paraît-il, devinent ce qui se passe dans la tête d’un homme quand l’envie de sexe le saisit en face d’une femme séduisante.
Elle sourit. Elle en était certaine. Il suffisait d’une heure et d’un lit, et elle avait cette vengeance à laquelle elle avait longtemps aspirée.
Elle avait cessé d’être une femme trompée.

PRIX

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Schmetterling · il y a
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