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Une ère d'autoroute

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Meij Gueï

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Moi c’est René. Je suis chauffeur poids lourds et je m’occupe de transiter de la bière depuis la Wallonie jusqu’en Pologne, car récemment les accords bilatéraux favorisent l’échange vodka-bière avec un formulaire facilité de douane, fort heureusement. Je passe ma vie sur la route, mais ça tombe bien mon camion est ma maison, le bitume, le chemin de mon destin. Eh oui bébé, je suis un peu poète à mes heures perdues, des phrases me viennent quand je pisse contre la balustrade des aires d’autoroutes. Je n’ai jamais été conventionnel. Du coup, j’urine toujours à côté des chiottes, question de principe. Je suis né dans un camion au fait. Ma mère, qui était elle-même au volant de la roulotte familiale, a commencé à avoir des contractions lors d’un trajet tout bête entre Zaporijia et Debrecen. Voyez-vous, transporter des cornichons sur ces routes cabossées en 1958 ça n’était pas une mince affaire. Mais ma mère ça devait être un troll. Ou une hongroise. Mais bref, la légende raconte qu’elle a donné naissance à son fils – donc moi, sans quitter la route. Sur mon certificat de naissance, pour preuve, le lieu indiqué a été barré et réécrit trois fois, tellement qu’elle roulait vite, elle a pu traverser trois villes et défrayer la chronique régionale de l’époque.
C’est maman qui m’a tout appris de la vie de bohème du bitume. Je lui dois mes premiers tours de roues, mes premières flaques de boue sur lesquelles je jouais aux ricochets en jetant des écrous. Elle m’a filé le virus, la vocation comme on dit. Mais un soir qu’elle avait trop forcé sur l’alcool de cornichon, elle m’a oublié sur une aire de repos. Je l’ai vue rouler dans le sens de la pente, vers le soleil couchant... Après, il a bien fallu que je roule de mes propres pneus. Tel l’aigle juvénile sur le blouson d’un Hell’s Angel, j’ai fait de cette aire mon nid, au milieu des poulets de la gendarmerie et de la basse-cour des miracles du peuple de la route. Pour faire mon trou, mon p’tit nid-de-poule, je me suis fait mécano, pompiste... Et puis poète, bébé, toujours poète. Ça n’a pas été tout rose, le cambouis de l’école de la vie est plutôt du genre sombre et collant. Mais je me suis accroché. Quand maman me manquait et que la pisse que j’infligeais aux bornes kilométriques pour marquer mon territoire avait l’air triste, je l’imaginais à Vladivostok à faire transiter des couilles d’élan séchées pour un marché Lapon, ou bien décharger des loukoums dans la touffeur d’un souk Tunisien. Et puis je vidais un verre à sa santé et j’allais chercher le réconfort dans les bras d’une bielle de nuit... J’ai gagné mon quinze tonnes un soir en jouant aux dés avec un Polonais qui cherchait le cimetière des éléphants d’acier. C’était le destin : René le routier était devenu réalité. J’ai dit adieu à mon aire et bonjour à mon ère.
« Tout ceci est fascinant, m’sieur René, mais vous me parliez d’une reconversion ?
-Tout juste, bébé ! Routier c’est une existence de rêve, c’est beau comme un camion si tu me passes l’expression. Mais on ne sait jamais de quel asphalte demain sera fait, et la vie, c’est comme les radars : il faut savoir anticiper ! C’est pour ça que j’ai décidé d’abandonner la vie de chauffeur de poids lourds pour devenir chauffeur de pois.
-Lourds ?
-Non, petits au début. Moyens à moyen terme. En purée si le temps le permet.
-J’ai du mal à saisir...
-C’est pourtant pas des salades. Mais les copains ont réagi pareil que vous : je crois qu’ils ont eu peur que je ne fasse pas le pois.
-Et... Vous comptez faire votre beurre avec ça ?
-Un peu : ce sera pratique pour les épinards.
-Pourquoi ce projet, m’sieur René ?
-Convoyer de la bière c’était sympa, mais là, le gars que j’ai croisé récemment m’a expliqué une histoire de légumineuses et comme les tenants et aboutissants semblaient vraiment très bien ficelés, j’ai signé direct. Et je me retrouve maintenant à devoir écouler six mille tonnes de pois. J’ai dit « chiche » ! Ben maintenant, il va bien falloir rouler, pour fournir l’Europe de l’ouest cette fois-ci. Je change de cap cette fois je vais alimenter les petits bobos qui pourront manger de l’humus pendant leur garden party.
- Houmous, plutôt ?
- Non, humus je préfère. Ces bouffe merde n’ont qu’à béqueter de la terre ! Avaler les pois par la racine comme un proverbe Biélorusse le dit si bien : « vanhar cjhalar visson malkateb », ou un truc du genre. Bon, c’est pas tout mais je dois encore faire le plein de bio gasoil et la seule station est à quatre vingt bornes, et je vais me taper le Col Za, pour éviter tous les péquenauds qui finissent le job. Alors tchô bonne, à plus dans le bus.
- Heu oui très bien, m’sieur René, à plus... dans le bus, oui.
« Mes chers auditeurs, c’est donc ainsi que se termine l’émission « du bio et des routes, peut-on être verts et continuer à consommer comme en 40 ? » Je me fais une joie de vous retrouver mardi prochain pour ma dernière chronique sur Jean-Phi, vigneron reconverti dans le pain sans levain. A vous les studios ! »

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Polotol · il y a
Un texte qui déménage! A+
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Fred Panassac · il y a
Des jeux de mots très rebondissants, qu'on trouve sous chaque tour de roue du camion et qui roulent bien ! Très original comme narration et comme choix de thème contemporain et sans frontières comme les marchandises de tout acabit. Bravo et tous mes votes.
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Alex Des · il y a
M'sieur René, partez pas! Dites, vous voulez m'emmener en voyage?
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Christian Tauvel · il y a
Je pense qu'il y a une vraie business-opportunity pour les couilles d'élans séchés. Personne ne va voir les Lapons, mais je suis convaincu qu'il y a de la thune, sous la glace...
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Aristide · il y a
La chute est amusante et inattendue.
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Cétacé · il y a
Ai voté pour M'sieur René! Cé.
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Sylvie Franceus · il y a
Un road movie bien écrit.
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Lélie de Lancey · il y a
Quel personnage de caractère que ce m'sieur René ! Original !
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Joséphine Deleu · il y a
La basse-cour des miracles ! Ingénieux ! Le pain sans levain... Ingénu !
Si tu as 1 minute pour lire ma micro-nouvelle c'est par ici https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/dix-neuf-mars

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Ginette Vijaya · il y a
C'est truculent et très au goût du jour ; reconvertissons tout dans le bio !
Je concours aussi avec le texte " De roues en roues " .

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Meij Gueï · il y a
Bonjour Ginette! Je vais alors jeter un œil :)
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