Une décision irrévocable

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Image de Automne 2020
À la veille de mon vingt-cinquième anniversaire, j’ai décidé de prendre mon destin en main, moi Agathe Ploumede, modeste employée au guichet de l’agence bancaire de Saint-Foron-les-Pavés. Cela faisait longtemps que je rêvais d’un peu de nouveauté dans la grisaille de mon quotidien. C’est le jour J, l’heure H et d’ici quelques minutes ma vie va changer parce que je l’ai décidé. Il suffisait de le vouloir.
D’après le petit bout de papier caché au fond de ma poche, cela fait deux mois que j’ai commencé à noter les allées et venues du fourgon blindé. Monsieur Digonnet, le chef d’agence, n’a rien remarqué de mon petit manège. Normal, il passe les trois-quarts de son temps derrière les quatre murs de son minuscule bureau, immergé jusqu’au cou dans ses dossiers. C’est un homme tellement discret que j’en oublie parfois sa présence.
Jour après jour, une idée s’est imposée à moi. Dans le silence feutré de l’agence, j’ai eu tout le temps nécessaire à l’élaboration de mon plan, boudant les grilles de mots fléchés et la presse people dont je m’étais délectée jusque-là, entre deux remises de chèques. Les chiffres, ça n’a jamais vraiment été mon truc, ce poste, je l’avais décroché par hasard, deux ans plus tôt, après une succession de petits boulots sans intérêt. Celui-là n’était guère plus passionnant, l’agence manquait parfois singulièrement d’ambiance et pour extorquer ne serait-ce que l’ébauche d’un sourire à M. Digonnet, il valait mieux se lever de bonne heure. Ce travail présentait cependant un immense avantage : la sécurité de l’emploi. À la fin de chaque mois, en effet, la paie tombait, avec la régularité d’un coucou suisse. Mon salaire n’était pas mirobolant, mais largement suffisant pour quelqu’un qui n’a pas des goûts de luxe. Pourtant depuis quelques semaines, j’avais envie d’autre chose, je me surprenais à faire des calculs de probabilités devant ce petit morceau de papier froissé où je consignais tout. J’allais changer le cours de ma vie là, maintenant parce que je l’avais décidé, et rien ni personne ne pourrait me stopper sur ma lancée. On n’a qu’une seule fois vingt-cinq ans, et j’avais déjà perdu trop de temps. Mon cœur tambourinait dans ma poitrine, j’avais le feu aux joues. J’ai serré la main très fort sur le petit objet en métal qui n’avait pas quitté ma poche depuis la veille. Une arme redoutable. Mon arme. Choisie avec soin. Lorsque l’on craint de ne pas être à la hauteur, on a parfois besoin d’accessoires pour s’affirmer. J’avais apporté un soin particulier à ma tenue, non pas que je néglige mon apparence physique d’ordinaire, mais la plupart du temps, je me fonds dans le décor : vêtements dans les tons noirs ou gris, en harmonie totale avec les murs et la moquette de l’agence, caméléon aussi parfait qu’indétectable à l’œil humain. Aujourd’hui j’ai mis du rose. Une jupe droite et un ravissant petit pull à manches courtes, assorti. Quand il m’a vue arriver, M. Digonnet a frôlé l’apoplexie. Il a fait comme si de rien n’était, mais j’ai bien remarqué que je l’avais troublé. Ce n’était pas le but de ma démarche, mais c’était tout de même encourageant. Le fourgon n’allait pas tarder. L’agence manquait cruellement d’espèces depuis la veille. Monsieur Digonnet avait fait une commande importante : 130 000 €, cent fois mon salaire mensuel. Largement de quoi fantasmer. Au fur et à mesure que je sentais le fourgon se rapprocher, une appréhension terrible a gagné tout mon corps. Le trac du comédien avant le lever de rideau, du comique qui ignore s’il amusera ou non son auditoire. Ma vie allait se jouer d’ici quelques minutes. J’étais bien consciente que je prenais de gros risques, mais qui ne tente rien n’a rien, et même si j’échouais j’aurais au moins la satisfaction d’avoir essayé. Il me restait à régler un ultime détail. J’ai prétexté un besoin urgent et demandé à M. Digonnet s’il pouvait me remplacer quelques instants au guichet, ce qu’il a fait de bonne grâce, en me recommandant toutefois de ne pas trop traîner. Il était un peu nerveux, comme à chaque livraison d’espèces. J’ai refermé derrière moi la porte des toilettes. Face au miroir, j’ai sorti mon précieux allié de ma poche. La sueur perlait sur mon front. Je m’apprêtais à faire la chose la plus improbable de toute ma vie, pourtant, rien ne m’aurait ramenée à la raison.
À travers la vitre, j’ai assisté à l’arrivée du fourgon. Le sas s’est ouvert pour laisser entrer les deux convoyeurs, tous les sens en alerte, leur précieux chargement à la main. J’ai serré très fort le petit objet en métal au fond de ma poche, pour me donner du courage. Autour de moi, tout s’accélérait, devenait irréel. Quand le plus jeune des deux hommes a traversé le hall, je me suis précipité vers lui pour lui couper la route. Il a stoppé net, décontenancé par mon audace, il a même esquissé un mouvement de recul. Je n’avais plus le choix. J’ai planté mon regard dans le sien, puis comme un automate, j’ai récité la phrase que je répétais avec application depuis la veille :
— Bonjour Fabrice… J’ai deux places pour le match de demain soir. On pourrait y aller ensemble, si vous n’avez rien de prévu ?
Le rouge à lèvres que je venais d’appliquer sur ma bouche, le reflet plutôt flatteur que m’avait renvoyé le miroir un instant auparavant avaient achevé de me convaincre de faire le premier pas.
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