Une décision capitale

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- C’est fini, j’en ai ras-le-bol ! Trouvez-vous une autre capitale !
L’assemblée extraordinaire convoquée par la ville de Paris ce lundi matin commençait bien mal ! Apparemment, Paris ne supportait plus son statut de capitale de la France, qui, il faut bien le dire, comporte beaucoup de charges. Les autres villes ne pipèrent mot pendant quelques minutes, le temps de digérer l’information.
- C’est une blague ? finit par demander Vannes.
- Non, je suis tout à fait sérieuse. Je démissionne de mon poste de capitale.
Il n’en fallut pas plus à quelques cités pour se frotter les mains.
- Té ! Et tu penses à qui pour te succéder ? interrogea la cité phocéenne.
- OhôÔô, je vois que Marseille cherche à se faire une place au soleil ? railla Valence.
- Chacun voit midi à sa porte ! lui renvoya Périgueux à la figure.
- Trêve de plaisanteries ! Si Paris se désiste, je suis volontaire pour la remplacer ! hurla Orange.
- Un nom de couleur pour une capitale ? Ce n’est pas très sérieux, s’esclaffa Toulouse.
- Tu peux parler, toi, la ville rose ! s’indigna La Rochelle.
La très sérieuse réunion vira alors en une joyeuse cacophonie, chaque ville ayant son (jeu de) mot à dire. « Si Paris se désiste, alors c’est mon Tours. » « Il me Tarbes de devenir capitale, moi aussi ! » « Pour ma part, je veux bien reprendre les Rennes. » « Laisse tomber Pau, et viens plutôt boire un coup ! »
- Arrêtez vos bêtises, intervint Cambrai. Si Paris se retire, il faut trouver de toute urgence une solution. Soyons réalistes, aucune d’entre nous n’a l’envergure pour la remplacer, et on ne pourra pas tenir longtemps sans capitale !
- Sans capitaux non plus, d’ailleurs, siffla Argenteuil. Il faudrait plutôt comprendre pourquoi Paname nous fait ce coup-là. C’est quoi le problème, exactement ?
Paris soupira, provoquant une bourrasque qui fit vaciller la Tour Eiffel.
- Ce titre de capitale est trop lourd à porter, pour commencer...
- Parle pour toi ma belle, rétorqua Lyon. Je te ferai remarquer qu’on est plusieurs à le porter. As-tu oublié qu’on m’appelle la capitale des Gaules ?
- Oh, tu t’en gausses tellement qu’on a dû me rebaptiser la cité du Lion, répliqua Belfort. Et sinon, il y en a une là-bas qui porte même le titre de capitale de l’Europe à ses moments perdus, ajouta-t-elle en pointant Strasbourg, qui faisait bande à part avec Metz et n’écoutait rien de ce qui se tramait à l’intérieur.
- Mais il me manque la mer, il me manque la montagne, il me manque la nature, je ne suis pas assez éclectique comme ville... se lamentait encore l’actuelle capitale.
S’ensuivit un débat sur les côtés attractifs et répulsifs des cités françaises. Paris tenta d’argumenter son positionnement trop au nord, cependant Bruère-Allichamps n’avait pas les infrastructures suffisantes pour compenser sa position idéale. Conviée à la discussion par WhastApp, Papeete proposa ses services, en vertu de son cadre de vie idyllique, mais Miquelon criant à la discrimination climatique, la discussion tourna court.
Pendant ce temps, Paris qui tentait toujours d’argumenter l’aspect peu enviable de sa position, produisit de savants graphiques présentant les dernières courbes démographiques. Mais Annemasse fit perfidement remarquer que sa consœur helvète, pour autant qu’elle fût capitale, était bien loin d’égaler Genève ou Zurich en terme de population.
- Peut-être... Mais au-delà de ça, j’y ai perdu en authenticité, en vie de quartier. A la place, j’ai les people du monde entier qui ne s’intéressent à moi que pour deux semaines. Et ça, vous ne savez pas ce que c’est !
- Nooon, c’est sûr, on ne peut pas savoir... ironisa Saint-Tropez.
- Et puis, j’abrite tous les lieux de pouvoirs, les ministères, le palais de l’Elysée... Franchement, c’est une tension pour moi de devoir abriter les présidents de la république en permanence...
- Oh, si ce n’est que ça, envoie-nous l’actuel. Il y a plein de gilets jaunes un peu partout qui sont prêts à l’accueillir, en ce moment !
Mais Paris s’obstinait :
- Au-delà de ça, il me faut être constamment à la pointe de tout et n’importe quoi, être avant-gardiste. Ca m’épuise ce côté futuriste. Quand je vous vois, là, toutes peinardes sous vos fortifications, je...
- Hého, l’interrompit Poitiers, le Futuroscope, il est chez toi ou chez moi ?
A court d’arguments, Paris se mit à pleurer, provoquant une inondation qui fit déborder la Seine et condamna toutes les stations de métro. Ses comparses se pressèrent alors autour d’elle, lui rappelant pour l’une la beauté de son patrimoine, pour l’autre la renommée de sa gastronomie, pour une troisième la qualité de ses prestations... Art de vivre, mode, histoire, architecture, culture... tout y passa ! Mais Paris ne voulut pas se laisser convaincre ; la situation se trouvait au point mort. Il fut proposé en dernier recours d’en passer par une élection qui, hélas, aboutit sur 100% d’abstention – la difficulté étant que suite à cet inventaire exhaustif, plus aucune ville ne voulait remplacer la cité Lumière au poste de capitale.
Soudain, une petite voix à l’accent chantant prit la parole :
- Vous savez, à une époque j’ai hébergé en mon sein quelques papes. Et je crois me souvenir qu’ils avaient un système d’élection assez différent. Ça vous tenterait de l'essayer ?
Les villes se montrèrent enthousiasmées par la proposition. Malheureusement, Avignon – car c’était elle – ne se rappelait plus exactement les modalités propres aux élections papales.
- Je me souviens seulement qu’à chaque conclave, ça fumait comme pas possible. J’étouffais sous ces volutes, moi !
Suite à une concertation de haut vol, les villes conclurent que la fumée symbolisant l’élection chez les papes, il leur faudrait trouver la cité la plus enfumée de France, pour lui décerner collégialement le titre de capitale.
Après un rapide coup de fil au Ministère de la Transition écologique et solidaire, le titre de capitale de la France revint donc officiellement à... Paris !
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