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Sébastien Ruiz

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FINALISTE
Sélection Jury

Son père n’avait pas dit un mot depuis qu’il était venu le chercher à la sortie de l’école.
Le silence de la cuisine était simplement meublé par la radio.
Comme chaque mercredi midi, il préparait des œufs au plat pour son fils.
Il tournait le dos à Jérémie qui était assis à la petite table en marbre.
L’enfant faisait ses devoirs et relevait parfois la tête pour regarder les arbres par la fenêtre.
C’était un petit jardin avec une aire de jeux pour les enfants.
Les immeubles en brique rouge entouraient la cage à poule et les balançoires comme un village fortifié.
Le vent sifflait le long des murs et le soleil était rare.
Il servit Jérémie le nez dans sa poêle. Il n’osait pas le regarder. Il s’assit en face de lui sans relever la tête et bricolait un objet imaginaire entre ses longs doigts.
La quantité était bien trop importante pour un enfant de huit ans.
En faisant quatre œufs, il semblait s’excuser de quelque chose.
Jérémie voulut lui faire plaisir et il perça les grands jaunes avec un plaisir exagéré.
Il voyait dans son assiette des continents imaginaires submergés par des vagues gluantes.
— Elle ne sera pas là ce soir...
Jérémie ne réagit pas spécialement. Il avait l’habitude que sa mère soit absente le soir. Elle avait beaucoup de travail et elle rentrait souvent quand il dormait déjà.
— Ni demain... 
L’enfant se souvint alors de la maladie qu’avait attrapée sa grand-mère. Il se rappelait notamment la conversation à voix basse de ses parents.
Son père ne comprenait pas comment on pouvait attraper un cancer.
C’était encore très abstrait à cette époque.
Peu de temps après la découverte de cette maladie, ses parents avaient accompagné mamie pour un long voyage.
Il ne l’avait pas revue depuis car elle se plaisait beaucoup sur une île ensoleillée.
Jérémie espéra que sa mère n’avait pas envie de faire un long voyage.
Son père se leva brusquement, il se cogna les genoux dans la lourde table.
Il ne semblait pas souffrir, et pourtant il partit aux toilettes comme un courant d’air.
Jérémie finit ses œufs et épongea longtemps avec du pain le reste des vagues qui avaient englouti les continents.
Lorsque son père revint, il semblait plus calme.
Il était immense dans cette cuisine. Tous les murs étaient couverts de meubles en bois sombre et d’un lambris imitation chêne.
Il regardait enfin son fils.
L’enfant arborait un maquillage jaune tout autour de la bouche et il pouvait distinguer quelques tâches sur son sweat blanc.
Il vint le débarbouiller avec sa serviette.
— Tu sais qu’elle était partie en voyage pour le travail hein mon cœur ? Et bien, elle a rencontré quelqu’un qui pourrait être un ami. Et comme c’est un ami très important pour ta maman, elle aimerait être un peu plus avec lui... Tu comprends ?
Jérémie avait des souvenirs très flous de ce voyage.
Elle n’avait pas été à la maison pendant une semaine mais ce n’était pas douloureux.
Pourquoi l’absence d’un soir pouvait-elle être si triste quand on supportait une semaine d’éloignement ?
Elle reviendrait avec des cadeaux de ce voyage en bateau. C’était ça l’astuce.
Les parents s’excusent quand c’est plus long que la normale.
L’attente des paquets était devenue aussi importante que le retour de sa mère.
Jérémie avait des souvenirs plus précis des jours qui suivirent l’arrivée de sa mère.
Elle avait passé la porte avec un sourire trop grand et des coups de soleil.
Ils se serrèrent très fort et elle se mit à pleurer.
Jérémie porta pendant plusieurs jours les t-shirts avec des noms d’îles grecques et joua des heures avec des personnages en plastique qui représentaient des combattants antiques.
Et puis, son père avait commencé à avoir des colères incontrôlables.
Un grand nombre de dîners se terminèrent par des cris et des portes qui claquent.
Un soir, un cadeau à la main, il avait couru de la sortie de l’école jusqu’à l’entrée de l’immeuble à en perdre haleine. Pour la fête des pères, il avait fabriqué un beau livre sur des feuilles de couleurs. Il contenait de courts poèmes à la gloire des papas.
Alors qu’il commençait à expliquer à son père comment il avait choisi chaque feuille, le téléphone se mit à sonner.
Lorsque son père raccrocha, Jérémie vit les feuilles voler. Il avait tout déchiré et lancé comme des confettis.
Pendant les plus grosses colères, il jouait à Indiana Jones. Les jambes et les bras écartés, il réussissait à traverser les couloirs sans mettre les pieds au sol. Il fallait éviter les crocodiles et réussir à atteindre une île silencieuse.
Dans la chambre, il attendait que la nuit arrive et que ses parents dorment enfin.
Les yeux fermés, ils ne criaient plus.
Jérémie faisait alors le tour de l’appartement envahi par la lumière des lampadaires et les rayons de la lune. Chaque meuble était une boîte bleu sombre dont on ne comprenait plus l’utilité.
Les visages de ses parents étaient calmes. Ils étaient jeunes et lui ressemblaient un peu.
En regardant le petit jardin entouré par les immeubles endormis, il aurait aimé que jamais le soleil ne se levât à nouveau.
Il imaginait les autres familles.
Elles étaient plus heureuses ou plus tristes et, dans la nuit, chacun retrouvait la douceur et la quiétude des nouveaux nés.
Ces corps si proches et ces pensées perdues au loin dans des rêves, ils étaient des petits morceaux de terre à la dérive.
Aujourd’hui, son père avait dit la vérité, elle ne reviendrait pas à la maison.
Plusieurs jours et plusieurs nuits après cette annonce, Jérémie fit la prière que sa mère soit heureuse sur une île où elle penserait à lui.

PRIX

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Utilisateur désactivé · il y a
Quel joli texte ! Un mélange de tendresse, douleurs, espoir. Vu par les yeux d'un enfant, ça change tout.
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Un sujet délicat retranscris avec beaucoup de dignité et qu’on espère ne jamais être confronté ...
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M. Iraje · il y a
Le regard d'un enfant est toujours chargé de visions qui nous échappent ...
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Fred Panassac · il y a
Comment expliquer la séparation à un jeune enfant ? La blessure qui paraît cicatrisée ne guérit jamais vraiment. On fait semblant. L’histoire de ce père avec son fils est très émouvante et sensible sans mièvrerie. Mes voix.
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Lélie de Lancey · il y a
Je découvre votre histoire seulement maintenant... Une écriture sensible et empreinte de délicatesse comme les paroles de ce papa à son fils.
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Cri · il y a
merci belle émotion
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keepwalking · il y a
Magnifique ! Et dans un style si élégant et captivant. Beaucoup de sentiments. C'est sensible et subtil...ce n'est pas facile de faire passer le ressenti d'un enfant et ici c'est parfaitement réussi. Bravo et je vote!
On ressent bien

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Florence · il y a
Intéressant de traiter du point de vue de l'enfant : candeur et spontanéité. Je vote.
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Osi · il y a
Tout est expliqué en douceur par le regard de l'enfant.
C'est une douce et heureuse naïveté.
Oui, il y a beaucoup de pudeur.

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Ginette Vijaya · il y a
Sujet sensible que vous abordez avec pudeur . Je vous souhaite une bonne finale .
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