Une crème de lait à la fleur d'oranger

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J'aime le gingembre, les amandes et le chocolat, explorer d'autres cultures et pratiquer l'écriture comme je planterais des boutures dans un jardin. Certaines prennent, d'autres pas et d'autres  [+]

Image de Automne 2020
Un homme ce matin fait le va-et-vient boulevard Saint-Germain. Les bus déversent sur le trottoir leurs fournées de gens pressés. La foule grossit, gesticule. Être à l’heure pour le train, le métro, la crèche, l’école, le turbin. Rares sont ceux et celles qui ne sont pas saisis par la frénésie ambiante.
L’homme tourne et retourne sur ses pas, évitant les passants qui se croisent, se frôlent et s’ignorent. Un miracle qu’il ne soit pas bousculé. Que cherche-t-il parmi ces gens affairés ? Il n’a pas l’air stressé des autres usagers. Imperméable à peine froissé, costume sombre, col entr’ouvert, cheveux gominés, chaussures cirées, journal plié, comme s’il en avait déjà sucé toute la substance.
Il hésite, puis pousse la porte du supermarché. Une poignée de main appuyée et quelques mots au garde à l’entrée. Il descend sans regarder la volée d’escaliers. Il est en territoire connu. Un familier au port de conquistador, le regard prêt à dégainer. Il avance comme sur la piste d’un thé dansant. Un pas de côté, l’autre en arrière, déboité, pointé… Les annonces du magasin lui donnent le tempo d’un tango solitaire. Mouvements lents sur la piste étriquée entre les frigos, le percolateur et les corbeilles de croissants matinaux. Les quelques tables, discrètes, sont alignées le long des fenêtres.
Je tapote sur mon smartphone avant d’entamer ma journée et sirote du bout des lèvres un café à l’amertume trop prononcée. S’il avait été mieux torréfié, je n’aurais pas levé la tête et aperçu l’homme au journal replié, l’homme qui guette, pivote, toussote, le regard penché. Aurait-il égaré sa mallette, son portefeuille ou sa monnaie ?
Nous sommes trois femmes installées dans l’espace étroit qui sert de pause déjeuner. La plus proche de l’entrée est courbée sur un cahier, le cheveu en bataille, le col de son chemisier ouvert sur des perles bon marché, un grand gobelet fumant sur le côté. Une gorgée, elle renifle, elle s’essuie, elle écrit. Son stylo court, nerveux sur le papier comme s’il devait régurgiter pour la soulager les moments qui l’ont décoiffée. L’a-t-elle remarqué cet homme qui déambule tout en cherchant ce qu’il pourrait bien ne pas trouver ?
L’autre femme, plus âgée, est assise à la table près de la mienne. Elle déguste lentement une crème de lait en écoutant le magasin s’animer. Élégante dans son tailleur clair dont le col est rehaussé d’une broche au cœur en améthyste. Voyant la grimace que me tire le café, elle engage la conversation.
— Il n’est pas très bon ici. Je préfère la crème de lait à la fleur d’oranger.
— J’aurais dû suivre votre exemple.
— Oui ! dit-elle, les yeux embués du plaisir que lui tire sa dégustation.
— Vous connaissez ce magasin ?
— Toute ma carrière.... répond-elle, promenant doucement son regard alentour. J’y viens le matin. Je suis retraitée.
Au rythme des annonces, elle réactive sa mémoire, les étagères à garnir, les prix à afficher, les clients à satisfaire. La crème la propulse dans une autre vie, celle où il faisait bon se préparer pour sa journée d’employée. Col amidonné, jupe bleue plissée, ballerines vernies. Elle avait été promue cheffe de rayon puis directrice du département habillement.
— J’avais des responsabilités, vous savez… ajoute-t-elle.
Ses yeux, aussi pâles que ses cheveux, s’illuminent au souvenir de ses années de service. J’en oublie l’homme au journal plié. Mais il est toujours là, à tournoyer, sans trouver le moindre paquet qu’il aurait oublié.
Serait-il le surveillant d’un centre spécialisé, chargé d’y ramener la femme échevelée qui continue à écrire sans le regarder ? Elle lève de temps à autre vers les frigos des yeux écarquillés. Nous a-t-elle entendues ? Va-t-elle se lever d’un bond et s’enfuir ? Va-t-elle se servir une crème au lait ? Qu’attend-il pour l’aborder, lui parler, lui prendre le poignet et l’emmener ? Mais il n’a pas l’allure d’un gardien.
Il vient d’un autre âge, celui des tailles affinées et des chapeaux huppés, celui où les femmes n’avaient d’occupation que leur logement à entretenir et leur mari à flatter, celui où elles se délectaient de romances mouvementées. Les femmes actuelles ont d’autres choses à penser que de se faire racoler par un bellâtre gominé.
Ferait-il le tapin si tôt le matin ? Qui pourrait-il aguicher ? Qui, de nous trois, se laisserait tenter ? Nous ne sommes pas venues pour nous en laisser conter, chacune sa planète, et la sienne ne semble pas appartenir au même univers.
Il se dirige vers les frigos, saisit une boisson comme pour se donner une contenance, se dirige vers la caisse pour la payer, revient vers les tables et s’assied, bruyamment, à côté de la dame âgée occupée à déguster sa crème à petites cuillerées.
Je lui jette un coup d’œil intrigué. Ferait-il semblant d’être un client ? Son sourire s’est coagulé derrière son journal déplié. Sent-il que s’il importune la dame à l’améthyste je la défendrai ? Il parcourt d’un soupir prolongé la page qu’il a tournée. Droit, la veste boutonnée, le poil maitrisé, l’air soigné. Combien de temps restons-nous à nous jauger avant qu’il ne baisse son journal ? Combien de temps avant qu’il ne se relâche contre le dossier de sa chaise, comme pour abdiquer ?
Puis il se tourne vers la dame âgée qui vient de terminer sa crème de lait à la fleur d’oranger.
— Le boulevard est déjà encombré. Viens, Maman, nous devrions rentrer.
La dame âgée le regarde, étonnée.
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