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Une chance sur deux

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À découvert ! Le résultat de notre incompétence. La situation à éviter, nous la vivons : débiles au milieu d’une rue déserte sans défense, exposés, en point de mire de l’ennemi !
Tout ça pour ça ? Finir sa vie dans les griffes de cet assassin assoiffé de sang ! Je dis non !
Je regarde mon compagnon d’arme. Je lis dans son regard la même incompréhension. Je ne lui en veux pas, le résultat restera inchangé. Avec des si, le monde vivrait en paix, en harmonie sur cette foutue planète Terre. Si untel n’avait pas déclenché l’arme atomique, l’atmosphère terrestre s’en trouverait respirable, les humains continueraient de peupler, de gouverner. Puisque cette race n’existe plus, nous n’allons pas les regretter.
Même si j’avoue que j’aimais bien demeurer dans leur nid douillet, où je jouissais d’une liberté incroyable. Le rôle du roi absolu me convenait. Protégé. Cajolé. Choyé. Couvert d’affection, j’oserais utiliser le mot : amour. Ce concept fort, beau lorsqu’un être humain en possédait la clé, n’a pu malheureusement les sauver.
Je me rends compte qu’évoquer le passé annonce un signe funeste. Je vais mourir tué par un satané vautour. Cela représente une humiliation, une consternation affligeante.
Une question me vient à l’esprit : comment cet infâme volatile a pu réchapper aux radiations ? L’avantage d’habiter en hauteur ? Quoique lui aussi a dû subir une mutation car avant l’apocalypse il se contentait de se nourrir de charognes. A présent, il se met en chasse pour survivre. Le monde a bien changé.
La question demeure : qui va-t-il choisir ? Il ne peut se permettre d’en attraper deux à la fois au risque de ne rien prendre. Sur quels facteurs va-t-il se baser ?
Mon compagnon ou moi possédons la même morphologie, un poids semblable, la couleur de poils identique. Aucune parenté directe, la théorie des sosies nous l’incarnons. Va-t-il porter son choix sur l’odorat ? Improbable, la peur nous aromatise.
La vie s’amuse. Quelle garce ! Je vais mourir, je me sens excité, vivant ! Une pincée d’adrénaline mal placée m’inonde. J’ai tant de projet en attente à concrétiser, je n’arrive pas à concevoir la perte de mon existence. Je réfute cette hypothèse. Mon instinct m’invective. Il m’ordonne de survivre. Je dois penser tactique. L’oiseau rapace doit viser Double GG pour me permettre de sauver ma carcasse.
Je me tourne vers mon frère d’arme. Il ne se méfie pas. J’ai la possibilité de le frapper par surprise, ses yeux braqués en l’air, il examine le ciel opaque, il semble attendre notre adversaire. J’éprouve un sentiment de honte. Je rejoins les rangs des lâches, des traîtres, je m’excuse, je n’ai pas le choix...
- Griffe-moi ! Le sang va l’attirer et une fois qu’il m’attrape, tu l’attaques sur un flanc ! Tu maîtrises une aile, il me relâche et vlan ! Un coup de patte sur son cou nu. Tu l’achèves en lui mordant l’arrière de la tête. Il ne pourra pas échapper à son sort.
Surprenant Double GG. Son bon fond le caractérise : généreux, gentil, gentleman, génial (d’où son nom : double GG). Pour lui, se retrouver seul, implique que l’ennui se transforme en angoisse, que ses travers du passé reviennent à la surface. Avant notre rencontre, il vivait en mode solitaire, égoïste, infidèle. Conséquence d’une enfance à la campagne, parmi ses dizaines de frères ou sœurs, il n’avait connu aucune discipline, le chacun pour soi prédominait.
Il a changé, évolué, en partie grâce à moi. Mon brave frère de sang veut tenter de combattre le monstre, la bête volante immonde, l’échalas invaincu. Son plan sur papier tient la route.
Mon point de vue diffère. Mes capacités en technique de combat m’empêchent de jouer la carte de l’optimisme. L’envergure du rapace résiste sans contestation possible à deux poids plumes comme nous. Ce combat perdu d’avance ne m’intéresse pas. Pourquoi mourir en brave, en héros ? Pour qui ? Pour quoi ? Il n’y a pas de public à conquérir, il n’y a pas de femelles à épater. Je préfère pleurer mon ami qu’il ne me pleure.
Devant mon inertie, il s’égosille :
- Tu réfléchis à quoi ? Tu n’as pas eu le loisir de coucher ton testament ?
L’ennemi se montre, il tournoie au-dessus de nos âmes, il hésite. Cherche-t-il le moyen de nous terrasser d’un seul coup ? Pire ! Attend-il un compère ? Une escouade ?
- As-tu déjà entendu l’histoire de chats ayant survécu à une attaque d’un vautour ? Tentai-je de raisonner mon compagnon.
- Pas que je sache. Ce jour viendra. Maintenant. Ici. Nous deviendrons des légendes, dit-il sûr de lui, le regard brillant de reconnaissance.
Le défaut de Double GG ? Se croire invincible. Depuis l’obtention d’une seconde chance, il considère ce changement comme une bénédiction, une force, une mission à accomplir : transmettre, partager la foi du possible. Sa devise : « Après la pluie, le beau temps. »
Pour ma part, je ne vois aucune autre issue que la mort. Je vais prendre la poudre d’escampette, nulle envie de mener une attaque suicide. La tension monte, le moment fatidique va tomber. Mon cerveau me taquine à ne pas se décider. Je le sens l’énergumène, il cherche à instaurer la panique. Je pratique aussi ce genre de chasse lorsque je m’attaque à plus petit. Pourquoi ne pas adopter la stratégie de la souris ? Courir en zigzaguant ! Il s’agit là de la solution capable de nous sauver !
Voyant que je ne lui réponds pas, Double GG me scrute. Son regard parle pour lui, la tristesse a envahi son cœur. Il constate ma résiliation. Après les aventures vécues ensemble, il ne comprend pas mon incertitude à affronter un plus gros, un plus fort que nous. La douleur de la perte de notre amitié le remplit de déception. Il actionne sa bouille de pitié.

Un cri déchire le plafond obscur. Plus le temps de parler, le vautour a décidé. Je démarre ma course, ma fuite en avant, je cours après l’espoir, au-devant de ma chance. Double GG ?
Il court aussi ! Dans la direction opposée. Le choix dépend du rapace. Une chance sur deux.
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