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Une certaine question d'équilibre.

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John Lecid

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Qualifié

Simon prône le droit à l’oubli et l’euthanasie. Il ne fait pas son âge, il le laisse aux autres.
Simon est entré dans l’hôpital comme on rentre en religion, par altruisme. Et pourtant, il ne fait partie ni du corps médical ni du personnel. Son corps n’est pas malade, c’est un visiteur. Tout le monde le connait, l’apprécie et le respecte. Simon offre sa présence dans ces chambres, ces couloirs aseptisés au sein de cette matrice maternelle. Naguère chauffeur pour particulier, il accompagne aujourd’hui les gens dans leur tête. Il est là pour rappeler qu’ils sont des êtres humains. Simon révèle la vie sociale et amoureuse des visités, dans le but de mettre leur existence en perspective. Tout replacer dans l’ordre, sans jamais prendre de parti.
Simon n’est pas le seul visiteur dans l’hôpital, Maurice, comme lui, agit en solitaire. Simon sait ce que Maurice vient accomplir auprès des malades. Il examine les lignes de leurs mains et les confronte à la durée de leur vie une fois morts. Il tient un grand registre où il note minutieusement ses constatations, ses statistiques. Il cherche à toucher une parcelle de la vérité, une connexion avec le créateur. Jamais Simon ne révélera ce secret. Il connait la réponse à sa quête. Tous les êtres humains ont leurs particularités. Il ne juge pas. Il observe. Il écoute.
Antoine est devenu visiteur à la lecture d’un roman de Romain Gary « Charge d’âme ». L’auteur raconte que les âmes des défunts servent de carburant avancé, d’énergie renouvelable. Depuis, comme Maurice, il surveille de près les patients, surtout leurs poids et le compare après leur décès. D’après ses observations consignées sur des fichiers Excel, une âme pèse en moyenne 200g. Pour Simon, Antoine est un poète.
Aujourd’hui, Simon déambule dans l’antichambre de l’oubli, celui des personnes cognées par la maladie d’Alzheimer. Il n’a pas de souci à parler avec eux, rien d’étrange à cela. C’est d’ailleurs à l’occasion de ses visites que certains manifestent l’envie de tout oublier plutôt que de souffrir de l’éloignement de leur famille. Si Simon pouvait effacer leur mémoire au fur et à mesure qu’ils évoquent leurs souvenirs, il l’effectuerait.
Chaque visité possède son visiteur attitré. Seul Simon est autorisé à réaliser des remplacements, un contrat moral qui s’est installé auprès des infirmiers au fil des années, certainement attribuable au fait qu’il est le plus ancien visiteur de l’hôpital.
Marie est responsable d’une association de visiteurs, elle donne toute son âme à son action, étreinte par un besoin de faire grandir l’humanité dans sa cause la plus noble : l’amour inconditionnel. Elle ne tape jamais à la porte des chambres pour annoncer sa présence, elle se sent chez elle dans chacune d’entre elles. Son corps flotte dans l’air, au murmure de sa longue jupe blanche plissée. Un coup d’œil suffit à sentir si elle est attendue ou non, elle l’est toujours. Sans parler, elle s’avance vers la patiente et lui touche une partie du corps, la main, l’épaule ou la tête. Manière d’entrer en communication. Tout évolue autour de l’intuition. Ce jour-là, Simon la voit, assise à côté d’une femme âgée, une ancienne infirmière atteinte d’une dyspnée. Plus assez de souffle. Une momie vivante. Marie lui caresse le crâne chevelu. Lentement en insistant par endroit, là où cela déclenche une onde de plaisir, de réconfort, une décharge cognitive. L’électricité humaine stimule alors son esprit. Marie lui brosse les cheveux comme l’effectuerait une mère à sa fille. Le contact de la peau produit, dans les méandres de sa mémoire, un bonheur lointain, maternel, indéfinissable qui inonde le corps de la patiente comme la morphine à l’aide d’un cathéter. Une dose d’amour qui la maintient en vie. Experte dans l’art d’apprivoiser l’intimité, le temps et le silence, elle se rend alors vers un autre visité.
Simon le sait, Monique a su mettre de l’ordre dans l’esprit de la malade.
Marie accompagne les nouveaux visiteurs. Ils en ressortent toujours fortement perturbés. Lorsqu’ils font connaissance avec un vieux ou une vieille, la première rencontre est à double tranchant, on voit et on est vu. Au bout du compte, la magie opère dans les deux sens, les visités mettent de l’ordre également dans la vie des visiteurs. Les chambres d’hôpital tiennent lieu de déversoirs affectifs et sociaux de la ville. Une soupe humaine. Des patients parlent de créer une association de visités. De cette manière, avec l’aide de subventions, ils pourraient s’offrir des appareils auditifs pour mieux entendre les épreuves des autres. Ainsi redevenus utiles dans la fourmilière humaine, les vieux vivent plus longtemps.
Un matin, Marie vient trouver Simon, Joséphine. L’ancienne infirmière est prête, l’ultime page du livre de sa vie esquisse le mot fin. Monique l’embrasse une dernière fois. Simon patiente. Maurice et Antoine traînent dans le couloir. Simon se penche sur le visage, intensément concentré, paraître ici et ailleurs dans le souci de perfection de l’acte. Retarder de quelques millièmes de seconde la chute, le temps d’un film accéléré d’une vie. L’accompagner pour que la fin inexorable ne manque pas de génie, de panache, de souffle. Il inhale le dernier soupir. Lorsque la nouvelle se répand comme un parfum de désinfectant dans l’établissement, une infirmière dépose une bouteille de formol ouverte sur la table de chevet de la défunte, disposée au milieu de la pièce. Elle scotche tous les orifices tout autour de la porte à l’extérieur de la chambre. Le silence s’installe. Le deuil hospitalier commence.
Simon n’a pas toujours été seulement chauffeur, il est faucheur aussi. En croisant deux auxiliaires de vie dans la cafétéria de l’hôpital, Simon pense à Joséphine qui a pactisé avec lui. À présent, il va former un nouveau faucheur, son fils, à elle, un prochain auxiliaire de mort, question d’équilibre.

PRIX

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Verseau · il y a
J' ai failli ne pas lire ce texte, et je m' en serais voulu ! on a tous les deux une Marie dans nos chambres d' hôpitaux ! bonne chance pour demain ! bises
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M. Iraje · il y a
Un voyage à la frontière de la ligne de vie et du poids de l'âme. Un questionnement métaphysique. +1
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John Lecid · il y a
Un voyage interne, assis sur une chaise métallique dans le hall d'un hôpital ...Merci d'être passé par chez moi.
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John Lecid · il y a
...
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Anna Logon · il y a
Simon me fait penser à la dame rose d'Eric-Emmanuel Schmitt.. +1 (12)
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John Lecid · il y a
J'ai lu un roman d'Eric-Emmanuel Schmitt, mais pas celui de la dame rose. Votre commentaire m'invite a le parcourir. Merci pour ça et pour le vote
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Rafistoleuse · il y a
Une vraie belle découverte, une plume qui délivre beaucoup de poésie rien que par des images, des métaphores, déjà. Le fond et la forme se marient à merveille..J'aime beaucoup.
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John Lecid · il y a
Tres touché merci.
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Milena · il y a
On retrouve avec toujours autant de plaisir toute la poésie et la sensibilité qui caractérisent tes écrits.
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John Lecid · il y a
Merci Milena
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Michèle Harmand · il y a
J'ai bien aimé cette étrange plongée dans l'anti-chambre de l'oubli, à travers une galerie de visiteurs singuliers (ah, le peseur d'âmes et le mesureur de ligne de vie !) mais pleins d'empathie. Question : qui est François ? Antoine ? :)
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John Lecid · il y a
François ? Antoine ? Ils illustrent de manière différente notre perception de la mort, de l'au-delà.. Enfer ? Paradis ? Renaissance à travers une autre entité ? Tant de questions ... J'ai parcouru vos écrits, notamment "Le cadeau bonus", J'ai beaucoup apprécié, surtout le passage avec les horloges. Comme vous j'ai gardé mon âme d'enfant, c'est très important et j’espère ne jamais le perdre. Merci pour votre commentaire.
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Michèle Harmand · il y a
Ma question était sans doute trop elliptique pour pouvoir être parfaitement compréhensible. Je vous la repose donc : à la fin du paragraphe sur Antoine, vous écrivez : "Pour Simon, François est un poète". Ne vouliez-vous pas dire : "Pour Simon, Antoine est un poète", ce qui irait tout à fait bien avec la tâche de peseur d'âme que celui-ci s'est assigné ... En tout cas, merci d'être passé me lire, John. Je suis contente que vous ayez apprécié "Le cadeau bonus", un texte que j'aime beaucoup ; et mon âme d'enfant, qui perdure en dépit des ans :)
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John Lecid · il y a
OUI ! Vous avez raison ! C'est une erreur. Merci de me le signaler. Je vais demander a le modifier.
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Bertrand · il y a
salut John
un beau court façon "les ailes du désir"
un texte où la mort n'est plus une fin
ou juste la fin de la souffrance
une vision optimiste de la fin de vie^^
+1

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John Lecid · il y a
Merci Bertrand. Je viens de visionner la bande annonce de ce film que je n'ai pas encore eu l'occasion de voir. Effectivement les images entre en resonnance avec une certaine vision que je partage du monde, de la condition humaine. Je vais le regarder avec beaucoup de plaisir. Merci aussi pour ça.
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Bertrand · il y a
il faut regarder la version de Win Wenders. ll y a un remake américain complètement nul à fuir.
Le film original est assez nébuleux et mais très intéressant s'il on se laisse bercer par l'histoire

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Utilisateur désactivé · il y a
Une question d'équilibre qui se lit avec beaucoup de plaisir... la fluidité du texte, agréable, l'évidence de chaque acte fort bien amené et la chute qui arrive avec cette conviction que tout est sa place... décidément j'aime tout :)
Merci pour ce beau texte John Lecid

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John Lecid · il y a
Merci pour ce beau commentaire. Nous avons au moins deux passions communes, la photo et l'écriture. J'y ajouterai la peinture pour illustrer une histoire.
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