Une cape rouge au Maroc

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Finaliste
Jury

Française ayant un jour sauté par-dessus les Pyrénées pour tester ma souplesse, je vis actuellement en plein coeur de la péninsule ibérique, à Madrid, où je me consacre à la traduction (de  [+]

Maroc, plein été. Un village sur la Méditerranée, des ruelles dont se dégage une douce décadence. En vacances estivales, je m'y promène avec Oscar, un ami français qui travaille dans la région. À l'heure de la sieste, le sable est trop brûlant pour qu'on le foule.
Oscar se languit des salles obscures et me propose de trouver le cinéma local, tâche dont nous nous acquittons sans peine.
L'établissement est une maison blanche à l'architecture espagnole où un seul film est projeté : Superman. Le choix par défaut s'impose, la séance va commencer.

Un coup d'œil glissé dans la salle me fait constater que je suis la seule fille à l'entour, qu'Oscar et moi, pourtant dans la vingtaine, sommes les vétérans de service. Entre les fauteuils défoncés en velours rouge, les garçons s'interpellent, chahutent, changent de place, déballent leur goûter sans prêter attention à l'écran.

La brusque apparition du héros change la donne. Lorsque Clark Kent se fait Superman, qu'il fend l'espace, moulé dans son justaucorps bleu et ses collants, cape rouge au vent, le poing brandi, les mômes se mettent à applaudir à tout rompre, à crier de joie, trépigner avec une ardeur peu commune en Europe. Ces marques d'allégresse, d'euphorie même, se répètent lors de chaque intervention du surhomme ou quand une marque américaine entre dans le champ grâce au travail des placeurs d'articles. Le cinéma de ce village assoupi voit éclore une célébration du « made in USA » avant que le terme « globalisation » ne fasse le tour de la planète. C'est ce que je retiendrai de la projection : la conquête des produits - de grande consommation, de divertissement - occidentaux en terre nord-africaine, avalisée par l'enthousiasme de ces gosses, et le fait d'avoir été la seule fille de la salle, comme une intruse dans un ciné porno.

Quinze ans plus tard, une partie de monde arabe adopterait un nouvel héros qui ne portait ni cape rouge ni justaucorps. L'acte dont il serait l'officiel commanditaire reléguerait, une saison durant, les effets spéciaux d'Hollywood au deuxième plan.

Parfois je m'interroge sur le sort qu'a connu le cinéma d'Al Hoceima. A-t-il été démoli et transformé en centre commercial ? Soufflé par le tremblement de terre de 2004 ? Que sont devenus ces enfants qui étaient dans la vingtaine en 2001 ? Ont-ils exulté à la vue des Tours jumelles réduites en poussière ? Nié toute connivence passée avec l'ennemi ? Voient-ils des blockbusters en cachette ? Ont-ils quitté leur village ? Ils restent à mes yeux ces loupiots anonymes qui avaient grandi dans l'ombre des faux héros importés.
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