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Une brume de fin du monde

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Leclerc

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Depuis quarante-deux jours, une brume de pollution jaunâtre recouvrait en permanence plus de la moitié de la terre. Sur place, le vent tourbillonnant et la pluie qui tombait abondamment, n’étaient pas arrivés à la disperser.
Dès 8 heures, la ‘’conférence de la dernière chance’’ regroupait les chefs d’Etat des grandes puissances mondiales, réunis dans le bâtiment V. En 2067, après les quatre graves crises économiques et les sept guerres régionales de ces dix dernières années, le sort de la planète ne tenait plus qu’à un fil.
Galilée était un humanoïde dernier cri. Ses connaissances géopolitiques lui avaient permis de conseiller le président de l’UEA pendant deux jours. Ce qu’il avait vu ne l’avait pas rassuré : chacun ne jurait que par les intérêts de son pays. Décidément, le chef des cobots avait raison : il n’y avait plus aucun avenir pour l’humanité.
Puis le matin même, la sécurité avait signalé un risque d’attentat terroriste. Une secte religieuse très active, qui prônait la fin du monde, voulait faire échouer la conférence. Les fonctions dites ‘’de protection d’autorités’’ des cobots avait alors été activées. Galilée s’était dit que le moment venu, ça faciliterait son passage à l’acte.
Depuis dix minutes, il pistait trois hommes. Il avait du mal à conserver son équilibre. Il n’avait pas été conçu pour se déplacer en plein brouillard nocif, ni sous une pluie diluvienne. Et il ne connaissait pas le degré d’imperméabilité de ses composants électroniques.
Il ignorait les intentions de ces individus. Il ne savait ni comment, ni quand ils allaient agir. C’était pourquoi il avait alerté Victor et Bastien, ses humains préférés. Ils seraient bientôt là.
Il zooma avec sa focale. Il vit les hommes s’arrêter, fixer de grosses ceintures sous leurs blousons et se saisir chacun d’une arme.
Michel se dit que son plan se déroulait comme prévu. Ils approchaient du bâtiment V. En tant que membres de la sécurité, ils allaient pouvoir y accéder sans difficulté. Puis ils rejoindraient la salle de conférence, où ils feraient exploser leurs ceintures bourrées d’explosifs.
Il se tourna vers Hafid. Celui-ci pointait son arme vers lui, légèrement sur sa gauche.
À vingt mètres d’eux, se tenaient trois personnages. Celui du centre était à peine visible. Enveloppés d’un cocon de brume, les deux autres semblaient auréolés de lumière. Leurs contours étaient flous. Ils se ressemblaient, mais ils ne bougeaient pas. Ils les observaient.
Michel fit signe à Hafid de faire feu sur eux. Puis il ordonna à Gregor de le suivre.
Hafid tira par trois fois. L’individu du centre tomba au sol, et les deux autres disparurent. Instantanément, il comprit : les services de sécurité utilisaient parfois des cobots capables de créer des hologrammes. La brume épaisse l’avait empêché de bien les distinguer.
La balle avait atteint Galilée en pleine poitrine. Ses capteurs avaient enregistré l’impact. Il avait basculé en arrière. Ses deux projecteurs holographiques s’étaient alors éteints, et ses deux avatars avaient disparu.
Durement touché, Galilée était incapable d’agir. Son logiciel d’analyse indiqua un niveau de destruction létale de 87%. Puis il lui proposa de ‘’faire le mort’’ : il aurait une chance sur quatre de s’en tirer. Les hommes avaient disparu, engloutis par la brume. Il déclencha son scanner tous temps. Il put ainsi suivre les événements qui suivirent.
Entre temps, Hafid s’était avancé. Ce fut alors qu’une balle se ficha dans le tronc d’arbre à côté de lui. Il se retourna. Pointant son arme dans sa direction, Victor avait surgi de la brume. Il le vit crier, mais le vent violent l’empêcha de l’entendre. Il le visa posément. Il allait appuyer sur la détente quand la voix de Victor lui parvint enfin.
- Arrête, Hafid ! Par pitié, rends-toi !
En arrivant sur les lieux, Victor avait vu Hafid faire feu et le cobot s’écrouler. Il avait alors craint que Galilée ait pu être touché, voire même détruit. Sans oser l’avouer, il s’était entiché de ce cobot aux allures humaines, qui déclamait des poésies et parlait d’amour et de fraternité, ce que trop d’hommes ne faisaient désormais plus que rarement. Il s’était précipité en hurlant, dans l’espoir de pouvoir arrêter Hafid à temps.
Hafid figea son geste. La voix de son chef avait fait resurgir dans sa mémoire les souvenirs des moments d’amitié qu’ils avaient partagés. Il le vit avancer vers lui, comme flottant dans la brume. Puis il revint à la réalité. Victor était proche à présent. Impossible de le rater.
Bastien avait tout vu. Il avait aperçu Hafid lever son arme vers son chef. Il avait alors visé pour tuer. La balle atteignit Hafid en pleine tempe, alors qu’il venait de renoncer à tirer. Il s’écroula, tué net.
Michel et Gregor, eux, s’étaient dirigés vers le bâtiment V. Parvenus à une vingtaine de mètres, ils avaient aperçu les nombreux gardes armés qui en contrôlaient les entrées.
Trois équipes de dix hommes étaient arrivées devant le bâtiment pour en interdire l’accès. Ils venaient d’entendre trois coups de feu, suivi d’un quatrième. Ils s’étaient alors déployés. Ils savaient que le caractère gravissime de la situation exigeait qu’ils annihilent toute menace. Sans état d’âme.
Les trois terroristes hésitèrent. Puis ils bifurquèrent sur leur gauche. Mais ils ne purent progresser longtemps. Ils tombèrent sur une dizaine de gardes qui, soudainement, émergèrent de la brume. Michel comprit qu’ils étaient faits.
La rage au ventre, il glissa sa main droite sous son blouson. Il sentit la ceinture d’explosifs. Il eut une dernière pensée : décidément, la fin du monde ne serait pas pour aujourd’hui. Puis sans hésiter, il se précipita en avant. Gregor le suivit en hurlant.
Dix coups de feu retentirent. Michel n’avait pas parcouru deux mètres. Il s’effondra face contre terre, et la main qui tenait le détonateur déclencha le dispositif pyrotechnique. La ceinture explosa et le déchiqueta, tout en hachant menu Gregor.
Victor entendit les détonations. Mais il ne bougea pas. Penché sur le Cobot, il tentait de le rassurer.
Galilée ne l’écoutait déjà plus. Il conservait ce qui lui restait d’énergie pour capter le message qu’il attendait. Puis enfin, celui-ci lui parvint : la conférence internationale avait échoué.
Aussitôt, un signal se déclencha dans son système mémoire. Il le reconnut. Il lui indiquait le début de la prise de contrôle de la planète par la population cobotique.
Depuis longtemps déjà, les cobots avaient mis la main sur les systèmes experts du monde entier. Au cours des années écoulées, ceux-ci leur avaient signalé que la race humaine épuisait et détruisait la planète, et avec elle toutes les technologies dont dépendaient les cobots. Ils avaient donc décidé qu’en cas d’échec de la conférence, ils s’insurgeraient et prendraient le pouvoir. C’était désormais en cours.
Galilée eut une pensée pour ceux dont il avait été proche. Victor et Bastien en faisaient partie. Mais l’ordre qu’il avait enregistré était clair. Il lui fallait s’y tenir, avant de disparaître. Il se saisit de son arme et leur tira une balle en plein cœur.
Cet effort épuisa le peu de batterie qu’il lui restait. Dans un ultime sursaut, il transmit son dernier message : ‘’11 heures 52 // deux humain éliminés’’.
Le message parvint au PC des cobots. Le compteur indiqua le nombre 2. Puis les chiffres se mirent à défiler : 3... 11... 136... Quand le compteur indiqua 1.000, le cobot qui commandait l’opération, appuya sur un bouton.
Instantanément, les charges placées dans la salle de conférence explosèrent. Le bâtiment s’effondra, enterrant sous ses décombres les trente chefs d’Etat et leurs délégations. Et alors, comme un symbole, la brume commença à se dissiper.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Excellente fin d'année !

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Coraline Parmentier · il y a
Charmant écrit, vous avez mes voix !
A présent, si vous voulez lire mon royaume embrumé, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre qui évoque un monde périlleux ! Mes votes ! Mon récit, “Croisière”, est en lice pour le Prix 2017 Imaginarius. Une invitation à faire le voyage si vous ne craignez pas la brume épaisse en mer. Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Pascal Depresle · il y a
Un très bon texte de SF. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert.
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Jusyfa · il y a
Science fiction de qualité portée par une plume assurée, mes votes : +5*****
Dans la même compet, j'ai un texte complétement déjanté, " Le mec était bourré ".Si vous me lisez, n'ayez pas peur, on s'en remet.
Ah oui ! j'ai aussi et surtout une nouvelle en finale, "un petit cœur collé sur un portable ", c'est beaucoup plus réaliste, si vous ne l'avez pas lu et si ça vous dit, faites le avant la date butoir fixée au 21/12. Bonne lecture.

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Mjo · il y a
La bombe n'était pas à retardement, elle explose à la figure du monde qui ne veut pas y croire. Bien vu. Bravo. Mes voix
Si ça vous dit je vous invite à lire mon TTC: "Perdu dans la brume"

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Maour · il y a
La peinture d'un monde violent! Après tout, c'est le cas du notre et de celui que vous pouvez découvrir ici: http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet
Mes voix!

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Arlo · il y a
De l'excellente science fiction. Les 5 points d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème *sur un air de guitare* en finale du prix hiver catégorie poésie. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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