Une bouffée de chaleur

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Une bouffée de chaleur,
Il est des malaises typiquement féminins. C’est un temps que les moins de cinquante ans et les hommes ne peuvent pas connaître !
C’est le Vésuve avant Pompéi. Une vague de vapeur bouillante monte de vos entrailles, sature vos bronches et s’empare de votre tête qui ressemble à une tête de veau, dans un court- bouillon, prête à être savourée, accompagnée d’une sauce tartare, dans le célèbre bouchon lyonnais « chez Garet ».
Ce silence ? Suis-je la seule sur terre ? Survivante d’un cataclysme ? Les autres humains semblent avoir disparus ? Alors je guette les fenêtres « les fenêtres vous guettent chantait Jacques Brel » je suis devenue une fenêtre qui guette. Vingt-cinq balcons et autant de fenêtres côté rue, deux balcons et des fenêtres, côté cour.
Entre mes quatre murs j’ai perdu mes repères. Pour ma survie j’épie. Une situation déprimante si elle n’était teintée d’espoir.
Dès que mon sommeil se dissipe et s’en va rejoindre petit à petit le monde de la nuit, j’écoute, J’essaie de deviner l’heure. En vain. Rien. Parfois un simple ronronnement qui se perd dans l’immensité du silence.
Mon premier geste, ouvrir en grand la fenêtre pour respirer un peu d’air, m’assurer que je suis bien vivante. Personne. A moins qu’ils ne soient déjà en télétravail. Un drôle de mot comment associer télé et travail. C’est antinomique ? Les enfants font-ils leurs devoirs ? comment vont-ils se concentrer et se passer de leurs copains et copines ? Je guette chaque balcon, chaque fenêtre, pour déceler un signe de vie. Quatre étudiants colocataires ont suspendu une banderole pour féliciter le personnel hospitalier et tous ceux qui sont au four et au moulin. Le petit vieux du 3ème à gauche est sorti sur son balcon pour enfiler son aiguille. Ses yeux ont besoin de lumière. Une ambulance, sirène hurlante, déchire le silence. Le camion de livraison du Carrefour, ramène les sons d’avant en roulant son Fenwick à l’intérieur de son camion pratiquement vide.
Côté cour, La lumière brille encore derrière quelques carreaux. Il faut attendre la fin de la matinée pour voir les fenêtres s’ouvrir, entendre la soupape d’une cocotte-minute laisser échapper sa vapeur. Plus loin, une femme a suspendu son linge à travers le balcon. Un air d’Italie. En fixant le ciel bleu, j’entends les chanteurs, du soleil dans la voix. Leur musique m’emporte en voyage.
Claude Barzotti : Mais qu’est-ce que t’as fait au soleil ?
Et aussi Toto Cutugno : Lasciatemi cantare
Il fait gris ce matin. Le soleil des chansons italiennes seront ritournelles dans ma tête tout au long de la journée. Ma journée de confinée.
Le silence permet d’entendre les oiseaux. Ils se posent sur la haie en contrebas. Cherchent-ils à faire leur nid ? Pour eux, la liberté totale.
J’ai hâte de voir la nuit tombée. A ce moment-là, tout s’anime. Les fenêtres s’éclairent les unes après les autres. En ombres chinoises je vois vivre mes voisins. Une maman cuisine. Des enfants jouent à même le sol du salon, ils font des constructions de Kapla ou de Lego. Plus loin un homme fait sa gymnastique.
20h, nous avons tous – ou presque – au rendez-vous. Irais-je côté rue ou côté balcon ? Les applaudissements sont devenus une habitude de chaque soir. Les trois enfants avec leur maman mettent tous leurs cœurs et le petit bonhomme, sur les épaules de son père, crie des « bravos » qui résonne dans toute la rue. Nous sommes tous en communion, tapant des mains à qui mieux mieux. Ce bruit dans la nuit fait crépiter la vie.
Les fenêtres se ferment. Chacun regagne son intérieur. Son confinement. Rendez-vous demain soir 20h.
Les jours se suivent, se ressemblent et petit à petit je m’approprie le manque de bruit. Je ne cherche plus mes repères d’avant, je fais confiance à mon réveil le matin. Un rythme s’instaure. J’écoute plus attentivement les bruits, les chants des oiseaux ou de quelques radios.
Une paix me pénètre et j’essaie de devenir zen. Chaque heure après l’autre, chaque minute après la précédente et chaque seconde comme des éclairs qui filent. Il y a tant de choses remises à plus tard par manque de temps. Toutes ces semaines de confinement qui me sont offertes sont l’occasion de me plonger dans ces affaires dissimulées, entassées, procrastinées jour après jour.
C’est décidé, demain après ma respiration d’un peu d’air matinal pour observer mes voisins et puiser çà et là des signes de vie, je sortirai : les tissus, les photos, les cartes postales et les mots doux des enfants, les dessins, etc...Après cette période je repartirai d’un pied neuf.
Maniaque de photos et de souvenirs je commence par les cartons entassés depuis ???
Les deux cartons sont renversés sur la table. Doux jésus ! C’est toute ma vie qui se trouve là dans ce tas ! Cela va de la photo traditionnelle chez le photographe, où houppette sur la tête, chemisette dégageant une épaule, je pose sur une fourrure. J’ai huit mois. De minuscules photos de six sur huit. Elles sont les souvenirs de ma petite enfance. Souvenirs que ma mémoire naissante n’a pas enregistrés.
La petite école, là je me souviens. Mon premier amoureux Jean Marc. Nous sommes côte à côte sur la photo de fin d’année. En robe longue pour les mariages. Tous réunis pour les fêtes de famille. Avec mes parents, mes sœurs, toujours impeccables, sandales blanches, socquettes, jupe, et gilet tricoté par maman. Elle était habile de ses mains et ses tricots ont toujours été appréciés. Nos excursions à la mer. La découverte des vagues et des bains de mer. Le sable qui s’infiltre entre les doigts de pieds. Ma vie s’écoule au rythme des photos. Jeune fille, un peu timide. Le début des jeans, portés avec un pull à col roulé noir. Tendance Saint Germain des près. Ballerines aux pieds et jupe à volants. Elle tournoyait au moment des valses et des javas. C’était le temps des booms au rythme du charleston, du madison ou du tchatcha chat... Nous revenions tous ensemble, les uns raccompagnaient les autres dans une ville où les lumières s’éteignaient à 23h. Les promenades en vélo. Les pique-niques, jambon-beurre. Et les rires. En regardant nos visages je les entends. Je suis encore là-bas avec mes amis. Que sont-ils devenus ? J’en revois peu. Nous nous sommes éparpillés. J’ai retrouvé Marie cinquante ans plus tard. Quel bonheur de s’enlacer. Qu’est devenu Robert qui nous prêtait volontiers la maison de campagne de sa mère. Nous nous entassions autour de la table en faisant crépiter le feu dans la cheminée et nous allions dormir sous nos toiles de tentes les jours de beau temps. Les nuits froides ou pluvieuses nous entassions les matelas dans la pièce unique. J’ai su que Jean nous avait quitté, trop vite fauché par un camion, il n’avait que quarante ans. Annick n’a pas changé, je la vois lorsque je retourne sur la terre de mon enfance. Avec mes souvenirs je retrouve mes 18 ans. Mes rides ont disparu. Mes cheveux longs, ondulés, flottent sur mes épaules. Ma taille est fine. Ma tête pleine de projets. Qu’en ai-je fait ?
Pendant que je revivais mon passé, la nuit a chapardé le jour et il est presque 20h. C’est le moment de prendre un peu d’air en ouvrant grand la fenêtre pour retrouver les voisins et leurs applaudissements.
Demain je continuerai ma vie en prenant de l’âge photo après photo.
Et après demain ? Lorsque la vie extérieure reprendra, retrouverais-je mes habitudes ? Aurais-je fait un pas en avant en structurant mieux mes jours. Aurais-je appris à apprécier davantage la vie ? Aurais-je à pleurer des disparus ?
Ne pas penser à l’après et savourer positivement le présent. Prendre l’air en dégustant le calme, les rayons du soleil se mirant dans les vitres du quartier, le chant des oiseaux et les rencontres au-dessus de la rue avec mes voisins. Sourire devant les grands signes des enfants pour qui les applaudissements sont devenus le rendez-vous du jeu de 20h.
Une belle bouffée de chaleur !
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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo Maria, j'adore votre style! Très beau, vous avez ma voix!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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cendrine borragini-durant · il y a
Savourer l'instant présent, n'est-ce pas là le début de la sagesse...
Agréable petit moment de lecture :-)

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Firmin Kouadio · il y a
Je suis scotché ! Vous avez une qualité narrative qui accroche le lecteur.
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Fleur A. · il y a
Les photos sont une bonne idée pour oublier le temps... si vous le souhaitez traversez l Atlantique avec voyage virtuel en Amérique
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Georges Brun · il y a
Bravo chère amie , des mots simples, des sentiments, des sensations où tout le monde se retrouve...ou devrait;
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Odile · il y a
Bravo Jeannine. Pour occuper le temps, en plus des souvenirs, il y a l'écriture. Bises
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May Alcott · il y a
J'ai beaucoup aimé votre nouvelle. J'apprécie ces récits où l'on voit défiler une vie toute entière en si peu de temps. La plongée dans les souvenirs grâce aux photos m'a fait penser à une de mes œuvres préférées, Les Années d'Annie Ernaux, que je vous invite vivement à lire, si ce n'est déjà fait. Bon courage pour la suite de ce confinement.
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Maria Angelle · il y a
Merci et bon courage à vous aussi
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Odile Chevalier · il y a
pour moi aussi, les bouffées de chaleur puis le classement de photos... et plonger dans le passé pour mieux apprécier le présent, sans s'inquiéter de l'avenir qu'on ne connait pas encore ! RDV à 20h, côté balcon ;)