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Une bien lamentable histoire

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Vompdes

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M. Nombri est un personnage important... très important. Ses avis sont essentiels, ses opinions tranchées, ses idées géniales. Il sait ! Dans le village, sans conteste, il est la lumière, le guide spirituel, la vérité révélée, l’oracle de son temps. Tout ce qu’il touche est capital, forcément intéressant et occulte tout le reste. M. Nombri est donc un homme heureux... Heureux ? Voire...
Il vit au contraire dans d’affreux tourments. Pensez-donc, au village personne ne le voit, personne ne l’entend, personne ne le comprend, comme s’il était transparent, inexistant. Cet état de fait le rend tout morose. Comment se peut-il qu’un homme comme lui passe inaperçu ?
Cette question le taraudait, l’empêchait de jouir pleinement de son incontestable supériorité. Bien sûr, il était parfaitement conscient qu’il n’y avait autour de lui que des êtres frustes, rudimentaires, quasiment rupestres. Ils ne pouvaient donc pas accéder aux hauteurs où il évoluait. Cette pensée lui mettait un peu de baume au cœur, mais c’était une bien maigre consolation.
Pour exister, il faut bien se voir dans le regard des autres or ces béotiens de villageois avaient les yeux désespérément transparents. Pis encore, les inconscients, ils semblaient joyeux, heureux d’être ensemble et poussaient même l’audace jusqu’à avoir des semblants de conversations, des esquisses d’idées, des ombres d’opinions. Agacé par tant de désinvolture, M. Nombri s’acheta un miroir à main dans lequel il pouvait régulièrement admirer ce que les êtres limités qui l’entouraient se révélaient incapables de lui renvoyer : l’éclat génial de son existence unique.
Au bout d’un moment, il prit l’habitude de le tenir en permanence devant lui, il était alors apaisé, comblé... oui, mais le physique a parfois aussi ses exigences et ses bras, continuellement tendus pour tenir le miroir, lui procuraient une fatigue extrême. Alors, il eut une idée grandiose, l’idée du siècle. Il se fit faire une ceinture prolongée à l’avant par une sorte de rostre au bout duquel il fixa le miroir. Mal orienté, ce dernier lui renvoya l’image de son nombril. Mal orienté ? mais non, pas du tout ! Le spectacle était captivant et l’absorbait tout entier. Enfin quelque chose d’intéressant, une chose belle et curieuse, aux replis pleins d’imprévus, de délicatesse. Il en sentait toute la gracieuse fragilité ; l’émotion l’étreignait chaque fois qu’il la regardait et il en pleurait de tendresse. Déjà, il s’apprêtait à recevoir les foules extasiées venues rendre un hommage mérité à cette nouvelle divinité. Oui, décidément, il se prêterait de bonne grâce aux photos des journalistes, à leurs questions indiscrètes... et pourquoi pas, aux caméras de télévision. Pas rancunier cependant, avec une admirable magnanimité, il voulait bien s’exposer d’abord à l’admiration de ses concitoyens...
Las ! il lui fallut déchanter ! Ces rustauds ne semblaient pas sensibles à l’honneur qui leur était fait : pas un ne manifesta le moindre signe d’intérêt. Non, vraiment, il était trop bon ! Il s’abîma alors dans une vie toute contemplative, mais ce faisant, par le vecteur de sa pensée unique, obsédante, sa cicatrice ombilicale l’envahit progressivement et il ne devint bientôt plus qu’un énorme nombril dans lequel il s’engloutit tout entier.
C’est ainsi qu’il disparut, phagocyté, nombrilifié... Sort terrible ! Que faire ? Allez donc enterrer un nombril ! Fallait-il un cercueil rond ? Grave problème pour la famille... pas trop pour le village en fait, qui, sans la moindre conscience du drame, continuait sa vie paisible.
C’était il y a bien longtemps, maintenant dans le cimetière reste un miroir au milieu d’une plaque ronde dont les anciens ne parviennent même plus à expliquer la présence.
« Ah ma pauv’ dame, on est bien peu de choses quand même ! »

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