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Une belle déprime

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Prijgany

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27 voix

Quelle belle déprime... Dix jours, y incluant les nuits... Ce n'est pas possible...

Habituellement, ça ne dure pas aussi longtemps ; mais cette fois... Bigre ! A un moment donné, j'ai cru que ça ne finirait jamais, que ça allait durer à perpète.
Fantastique de vivre cela.
Alors forcément, quand je ne déprime pas, ça ne va pas trop bien ; cafardeux au possible ; comme paralysé par un manque. Finalement, la déprime agit comme l'alcool et le tabac ; elle peut devenir addictive ; il serait malvenu d'affirmer le contraire.

Tel un bleu, je me suis laissé prendre à ce petit jeu, et depuis cette fameuse période d'apprentissage, organiser une déprime est devenu pour moi similaire à ce jour où, étant enfant, j'attendais dans mon petit lit douillet que le Père Noël me délivrât une multitude de cadeaux.

Certains croient qu'il est facile de se mettre à broyer du noir n'importe où, n'importe quand. A ceux-là, je dis : essayez donc ! Par exemple, tentez de déprimer un jour où il fait soleil, où tout le monde s'amuse autour de vous, se bousculant, se chamaillant, chacun faisant tinter son verre contre celui de sa voisine ou de son voisin. Pas évident du tout d'arborer la moue des grands jours, et j'en sais quelque chose ; que d'échecs ai-je essuyés à ce propos.
Ceux-là pensent aussi qu'il suffit de se remémorer l'image de celle ou de celui que l'on a aimé pour amener l'espoir à capituler. Et bien ! Je pense en toute honnêteté que ces énergumènes parlent sans connaissance de cause.
Car une bonne déprime se prépare, comme on envisage de régaler des convives en y mettant tout son cœur pour réussir au mieux un bœuf miroton ou un couscous.
Ainsi, avant de déguster ce plat de l'Afrique du Nord, ne lavez-vous pas les légumes, n'épluchez-vous pas les oignons, ne retirez-vous pas le cœur du poivron, tout en gardant un œil sur la marmite contenant la viande ? Quant à la semoule, elle se fait comme ça, en claquant des doigts ? Et ces aliments, les avez-vous déniché dans une pochette surprise ? N'avez-vous pas quitté votre domicile pour vous rendre chez un bon boucher afin de dénicher des morceaux de choix ?
Alors un conseil à l'apprenti que vous êtes : pour réussir une bonne déprime, il faut s'armer de patience, saler là où il faut et quand il le faut, et ne brûler aucune étape quant à la préparation. Sachez que la vie est un tissu de difficultés, que rien ne se fait à l'aveuglette ; tout un art de réussir une bonne déprime.
Une recette ? Admettons que vous vous apparentez au sexe masculin : ne vous rasez plus, omettez de changer de vêtements, de vous laver, oubliez de garnir vos poches d'un mouchoir. Au diable le peigne, vos cheveux sont bien comme ils sont, et grattez votre cuir chevelu s'il vous démange. Si vous disposez d'un jardin, afin de produire de la pluie, mettez le jet d'eau en fonction, savamment orienté vers l'une de vos persiennes fermées, disposez sur le sol des livres, des vieux journaux, des vêtements, des portes manteaux, piétinez la page de couverture d'un magazine people agrémenté du sourire de miss Alsace, et faites en sorte de disposer vos cadres de travers ; la vaisselle est bien là où elle est. Puis la cerise sur le gâteau : coupez le compteur électrique, et allumez deux ou trois bougies, noires de préférence.
Alors, et alors seulement, en train d'errer chez vous comme un mendiant sourd muet, une soudaine envie vous prendra de vous laisser choir sur cette chaise aux pieds étroits, contre laquelle vous venez de buter.
Les bras pendant dans le vide, ouvrez la bouche comme un poisson à moitié mort, et laissez vous imprégner par cette courte phrase : Je suis vraiment dans la merde.
Rendu à ce stade de déchéance morale, inutile de penser à votre collègue de travail qui vous fait tant rire à la pause café. Non, savourez cette déprime qui est en train de vous occasionner un "Choc Émotionnel Lumineux Durable" - un CELD -.

Là, quel plaisir de se voir inclus dans un monde composé d'une superbe palette de couleurs, s'étirant du gris clair au noir le plus pénétrant. Plus envie de rien ; le temps n'existe plus ; vous avez transformé toute nécessité en anti-nécessité. Loin de vous ce désir d'avaler toutes sortes de tranquillisants pour revenir au point de départ. Vous n'aurez qu'une seule pensée en tête : pourvu que ça dure, que ça dure encore deux ou trois jours ; quatre ce serait bien aussi ; six, ne rêvons pas trop. Car, méfiez-vous, la méforme, enfin la forme, vous guette, plus malicieuse, plus perverse que la peste.
Généralement, elle apparaît à l'improviste.
Ainsi, lorsque vous vous direz : j'en ai assez ! Ce sera fini, vous ne pourrez plus faire machine arrière ; et ce j'en ai assez peut survenir plus vite qu'on ne le croit.
C'est comme cela la vie, il y a des hauts et des bas, et il faut faire avec. Mais que la vie est belle, tout de même, quant on veut se donner les moyens de la bien bâtir, de considérer le rayon solaire comme un répugnant étron qu'on s'apprête à vous balancer en pleine figure.

27 VOIX

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Grenelle · il y a
Clair et net.
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Maë · il y a
Très bon texte j'ai appris plein de chose pour préparer ma prochaine déprime tout en essayant de ne pas devenir addict;)
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Prijgany · il y a
Ah non pas addict ; bon essaye une fois si tu veux, mais pas d'addiction. Note bien que l'écrivain polonais Stanislav Ignacy Witkiewick a fait un livre sur les narcotiques, essayant toutes sortes de substances et décrivant leurs actions, sans tomber après dans quelconque addiction à tel ou tel produit. A plus, Maë.
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Maë · il y a
Et puis si je veux parler un jour de ça je devrai comme lui tout d'abord essayer je pense. À très vite:)
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Lumiyah · il y a
Aborder le sujet de la dépression était risquée, mais tu t'en sors bien Prijgany, un fléau malheureusement de tous temps, et qu'il est difficile de soigner, mais tu as su le porter en dérision, tout dédramatiser pour ouvrir la fenêtre sur une solution de guérison, merci beaucoup pour cette belle lecture, mon vote+++
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Prijgany · il y a
Merci Lumiyah de ton passage. Oui, tu sais comment je suis maintenant ; je suis tenté de mettre beaucoup de dérision dans mes écrits. Là je sais, le sujet est sérieux, mais je ne pense pas pour autant me moquer de gens faisant face à cette terrible maladie, qui peut te tomber dessus à l'improviste. à +++
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un remède anti-déprime pour les hypocondriaques du moral. Sans oublier que la dépression, la vraie, ne se simule pas. Bravo !
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Prijgany · il y a
Là il s'agissait d'un exercice de style, Patricia. Je sais que la dépression est une terrible maladie.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
C'était clair, dans cet univers sombre :-)
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Sellig · il y a
Bon texte bien traité mon vote
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Prijgany · il y a
Merci Sellig ; ça fait breton ton pseudo ; alors breton, toi aussi ?
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Sellig · il y a
Et non. Bien que j'adore la Bretagne.
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JPM · il y a
Des primes !
Oui on devrait donner des primes aux déprimés au lieu de les donner aux primés ...

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Prijgany · il y a
Ah ça c'est bien vrai JPM ; bien vu en tout cas. Allez, on joue aux dés ? "Prim !"
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Marine Azur · il y a
J' ai adoré du début à la fin !! dommage vraiment qu' il ait été refusé pour le concours ! merci pour ce bel instant du partage de recette de déprime, je vais garder ton texte sous le coude pour au cas ou .... ! + un vote et belle soirée à toi
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Prijgany · il y a
Merci Marine ; encore de la dérision chez moi, comme d'hab. Oui, il a été refusé ; du coup j'ai déprimé une minute. Bonne continuation à toi.
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Brocéliande · il y a
Maux de coeur ..mots de vie aussi ...c'est fort, c'est beau, c'est exterieur et intérieur ..on se perd, on s'y retrouve...je vote avec sincérité parce que l'air de ton texte me touche et que cela suffit pour aimer .....merci
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Prijgany · il y a
Merci Mare aux sorcières - je crois qu'on trouve ça aussi dans la forêt de Brocéliande, non ? - ; sinon je retire bien sûr (lol) ; en tout cas merci de ce commentaire fort élogieux. Bonne journée à toi, Brocéliande, et surtout, bonne continuation au sujet de tes écrits.
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Utilisateur désactivé · il y a
Bien aimé ce texte, qui m'a fait sourire, par la manière dont il se décline ; "broyer du noir", une expression lumineuse CELD :) Pauvre Miss Alsace, quand même, sic ! Marcher dedans du pied gauche ça porte bonheur !
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Prijgany · il y a
Merci Cha tal de ce commentaire et tant pis, oui, pour miss Alsace. Pourra peut-être postuler pour miss bassin de la Ruhr ; c pas très loin à vol d'oiseau.
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Utilisateur désactivé · il y a
En même temps pour miss Alsace, ce n'est qu'une page de magazine, pas de quoi fouetter un chat, Prijgay !
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Sauvagere · il y a
A cette recette bien dosée, je rajoute la vue d'un vase de fleurs fanées, têtes basses aux exhalaisons méphitiques... C'est vrai qu'il faut parfois y mettre du sien pour toucher vraiment le fond et c'est comme une bonne crise de larmes : ça nettoie. Sauf qu'on n'arrive pas toujours à remonter à la surface...
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Prijgany · il y a
Il est vrai, le tout est de pouvoir remonter à la surface pour revoir le triste monde sous-cultivé dans lequel nous baignons chaque jour ; mais comme tu le dis, le fait de rajouter un vase de fleurs fanées peut faire rebondir, sans l'aide de ressorts. Merci de ton passage, Sauvagere.
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