Une battante

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Cinéaste et photographe de formation, j'ai travaillé dans la communication. J'aime les arts plastiques et la littérature. La poésie, la musique. J'ai l'impression d'avoir toujours cherché à  [+]

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« Il est hors de question que je baisse la tête.
Je me le dis d'ailleurs à voix haute, je fais en sorte de m'entendre.
C'est mon moteur. »
témoignage sur le site lachainerose.fr


« Le courage ?... Je ne suis peut-être pas la mieux placée pour en parler... Mais, c’est vrai qu’à un moment donné, oui, j’ai pu avoir un sursaut qui s’apparente à ce que je pense être du courage... Et bien, selon moi, ce n’est pas faire taire la peur, mais faire le choix du combat, malgré elle. C’est un moment de bascule, très bref – qui ne vous mène pas forcément à la victoire.
La victoire elle, elle dépend de l’énergie disponible, et surtout de la possibilité d’aller y puiser.

Je crois que chacun fait ça à sa façon. Pour moi c’est complètement lié aux relations que j’entretiens avec mon corps. Depuis toujours j’aime l’énergie qu’il dégage. Regardez mon front buté, mon menton carré, mon nez droit sculpté au burin. Jusque tard dans mon adolescence j’ai pris plaisir à observer mon reflet. À cette époque, je n’ai pas connu le sentiment d’être mal dans ma peau, ni ce dégoût de soi que mes copines vivaient si douloureusement. Les complexes, d’une manière générale, je ne savais pas ce que c’était. Y compris sur le plan mental.

Mais ce n’est pas de la prétention ! C’est que je me suis toujours sentie à la hauteur de ce que j’entreprenais... sans doute parce que je ne me suis jamais trompé d’objectif. Et je n’ai jamais eu à souffrir d’obstacles insurmontables au cours de ma vie scolaire et sportive. À chaque fois que je devais produire un effort pour me dépasser, il était couronné de succès. Je n’ai jamais douté de mes capacités. Jusqu’à cette rencontre, il y a 3 ans bientôt.

C’est ça... c’était une période vraiment positive, j’étais en pleine ascension, j’enchaînais les victoires avant la limite et, pour la presse, j’étais clairement la favorite. Je me souviens avec précision du moment. Le photographe m’a demandé de croiser les bras, les mains coincées sous les aisselles, de gonfler mes poumons et de fixer l’objectif avec arrogance. Il prenait la photo en contre-plongée, et, pendant qu’il multipliait les clichés en tournant autour de moi, j’ai senti cette petite masse dure, logée à 11h50, pour être précise, à la pendule de mon sein gauche.

Non, franchement je n’ai absolument pas flippé. Comme j’avais renouvelé mon équipement et changé de coque, ça expliquait très bien cette petite masse provoquée probablement par l’inflammation d’un mini kyste – dans ma famille on en fait assez souvent. Franchement, ça ne m’inquiétait pas et c’est uniquement par mesure de précaution que je suis allée consulter.

Personne n’était au courant. Non. Compte tenu du peu de cas que je faisais de ce truc, je n’allais pas alerter mes proches ! Que ce soit ma famille ou mon entraîneur. Quant aux préparateurs physique, ils ne travaillent jamais en profondeur dans cette zone. Aussi n’avaient-ils rien débusqué. C’est mon gynéco qui a jugé plus prudent de faire une imagerie et, à la lecture de celle-ci, de faire une biopsie.

Non, moi, aucune inquiétude. En fait je me suis concentrée sur ma préparation. J’étais aussi très branchée sur ma com. J’appréhendais l’interview que je devais donner. La photo – ils ont publié celle où je suis de 3/4 dos avec cet air victorieux trompeur  –, c’était pour illustrer un publireportage dans un magazine féminin, un portrait de moi qui allait paraître à l’occasion de mon combat contre la championne Suisse, ma challenger pour le titre mondial. Je devais le défendre pour la huitième fois à la fin du mois. D’où l’interview.

Vraiment, à ce moment là, aucun souci de santé. J’étais en pleine forme. Je n’ai rien changé à mon programme : séances de sac, séries de Pilates, marathons à la corde à sauter et 3 combats par jour de 10 minutes avec mes sparring-partners masculins. En bonus – mais ça, c’était mon secret – je dansais. Des enchaînements de pas de danse classique. C’était mon truc pour entretenir mon élégance et ma fluidité dans les déplacements. J’étais concentrée et confiante. Parcourue de bonnes sensations.

Quand mon gynéco m’a téléphoné, c’était la veille de la rencontre. Là, oui, ma réaction a été terrible. Au téléphone, l’injection du mot tumeur dans mon esprit, et des précisions terrifiantes du genre grade 3, ont fait monter une marée glacée dans mes veines. Je n’avais pas imaginé que les mots puissent frapper si fort et devenir en une fraction de seconde des adversaires aussi redoutables. J’ai tout de suite senti la peur, moi qui ne l’avais jamais rencontrée.

C’est très différent du shoot d’adrénaline qui te fouette au premier pas posé sur le ring. Au lieu de me stimuler ça m’a coupé les jambes. De ma vie je n’avais connu pareille panique. C’était la première fois que mon corps me trahissait. Je n’avais jamais songé à me préparer à cette attaque-là. En plus, le piège du silence se refermait sur moi. Après avoir choisi de tout garder pour moi, je me voyais mal me tourner vers quelqu’un pour demander de l’aide, à quelques heures du combat !

Ce que je ressentais exactement ? C’était l’angoisse. Je me sentais impuissante. Je ne dormis pas de la nuit. Je luttai heure après heure pour reconstruire un semblant de confiance qui s’écroulait aussitôt, comme un édifice de sable balayé par les vagues. Ce qui m’a sapée, vraiment à la racine de mes forces, c’est de perdre le contact tout à la fois avec mon corps et la réalité, et de voir dans ce combat une épreuve symbolique, dont l’issue scellerait ou ma victoire, ou celle du cancer. Plus le moment de vérité approchait et plus je m’effritais, tant j’étais submergée par la puissance malfaisante que j’attribuais à ce truc ancré dans ma chair. La pression était carrément démente.

Non. Je n’ai rien dit. Et personne n’a rien deviné. Et moi je suis allée au combat envahie par la peur. Dès les premières secondes du premier round j’ai compris. Adieu l’élégance et la fluidité ! Mes pieds pesaient des tonnes et j’étais bien incapable de placer un crescent-kick – mon coup signature, que redoutaient toutes mes adversaires ! Je pouvais tout juste piétiner, trottiner pour donner le change, le souffle court. Mon véritable ennemi était dans ma tête. Et j’ai crânement brûlé mes dernières forces à lutter contre lui à l’extérieur, en vain. La Suissesse m’a mit KO à la fin du troisième round ; et si elle avait pu deviner à quel point j’étais perdue, désunie, vidée, elle m’aurait abattue dès la deuxième reprise.

Oui, bien sûr, aussitôt après le combat, j’ai tout déballé à mon staff et à mes proches. On a choisi d’un commun accord de mettre ma carrière entre parenthèse pendant un temps indéfini et de ne pas du tout communiquer sur ma maladie. Dans ce monde de frime et de fanfaronnade il vaut mieux se faire discret quand on est blessé et affaibli.

Ben, oui, c’est sûr, ça faisait une vilaine tâche dans mon brillant palmarès. C’était une gageure de m’en relever. Je peux vous dire que mon assurance, ma fierté, mon image de fille invincible étaient sacrément entamées. Et malheureusement, tous ces aspects, même les plus superficiels d’entre eux, comptent dans la construction de l’estime de soi... et sans elle, il est impossible de reconstituer son capital d’énergie. Mais de toutes façons les choses s’imposaient d’elles-mêmes. La boxe n’était plus ma priorité. J’ai su rapidement faire la part des choses.

Ma feuille de route, comme vous dites, est des plus simple aujourd’hui. Sur le ring, la lutte avait été faussée. Désormais, celle que je mène contre le cancer se déroule sur le bon terrain. Mon second souffle, fait de patience, d’endurance, et surtout de soutien, je l’ai trouvé au milieu des miens. Je ne suis plus seule à combattre, ma famille m’entoure. Les ondes d’amour, croyez-moi, c’est la meilleure chimio du monde. Avec elles, le courage peut mener à la victoire. C’est ce dont je suis sûre maintenant que je commence à sortir de la galère des traitements et des effets secondaires épuisants. C’est l’amour des miens qui m’a rendu ma véritable énergie. »
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Martams · il y a
L’annonce de la maladie, ce moment où nous entrons dans la peur et le combat. Ce moment de
solitude que vient adoucir la bienveillance.
Bravo

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Tnomreg Germont · il y a
"Les ondes d'amour...c'est la meilleure chimio..." tellement vrai ! mes 5 voix
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Lucie M. Ponroy · il y a
Oupfff ... je me suis pris un uppercut ... en douceur et subtilité, mais uppercut quand même. Bravo.
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Didier Betmalle · il y a
Un grand merci pour douceur et subtilité ! Sur le sujet c'était pas gagné !
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Randolph B. · il y a
Un très bon texte, une réalité , cette disproportion entre la force de la personne et le ravage de la maladie. J'ai eu maintes occasions de le constater, je n'en parle pas dans mon témoignage, il y a tant à écrire. ...
Si vous avez le temps mon texte s'appelle "Ressource ".Merci d'avance. Et encore bravo pour votre texte, j'allais écrire scénario !

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Didier Betmalle · il y a
Merci pour le soutien, Randolph. Je vais de ce pas lire Ressource.
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Michèle BETMALLE · il y a
Très beau texte pour démontrer l'effondrement que peut faire l'annonce d'une telle maladie malgré la grande énergie d'une battante, et enfin la récupération de cette énergie par le soutien, l'amour, l'accompagnement de tout son entourage, qui lui permet de rentrer dans le bon combat.
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Didier Betmalle · il y a
Merci Chérie… Mais tu aurais du prendre un pseudo, tout le monde va penser que c'est un commentaire de complaisance !
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour le courage, l'amour, la solidarité, ces éléments essentiels pour combattre cette maladie ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante

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Didier Betmalle · il y a
Un grand merci Keith, pour ton soutien. Je vais aller lire Katherine.
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Didier ! A bientôt !