Une année difficile

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A Noël, on reçoit des cadeaux, quelquefois, on n’aime pas trop le vase de la belle-mère ou le pull rouge et vert sapin de la grand-mère tricoteuse, mais on sourit et on remercie avant de les ranger tout au fond d’un placard et de les oublier, on n’ose pas les donner, c’était acheté ou fait avec amour, enfin on le pense...
Mais le cadeau reçu à la veille de Noël 1991, je n’ai pas pu l’oublier ni l’enfouir au fond d’un tiroir. Il était là bien présent dans ma poitrine, une petite boule, mais pas de celle qu’on accroche au sapin, une petite chose qui avait grandi sans crier gare. Je suis allée voir mon médecin, il m’a rassurée, les tumeurs sont souvent bégnines, mais il m’a fait une ordonnance pour une biopsie. Le rendez-vous fut pris après les fêtes.
En rentrant à la maison, je n’ai rien dit à personne, je voulais que mes enfants se réjouissent de la venue du Père Noël et qu’ils passent des vacances sereines. Quant à moi, je passais par plusieurs phases par jour, entre angoisse et espoir : malin ou bénin ? En attendant la réponse, j’essayai de faire bonne figure.
Vint le jour de la biopsie, j’avais dû dire à mon mari ce qu’il en était tout en minimisant les choses, tant que je n’avais pas les résultats. Je devais les avoir le soir-même. C’était... positif, le monde peut-il s’écrouler sur un simple coup de téléphone ? « C’est simple comme un coup de fil », disait une publicité de ces années-là ! Je l’annonçai à mon mari qui en fut plus malade que moi.
Le lendemain, le médecin de famille écrivit une lettre pour l’hôpital et nous partîmes pour Strasbourg. Ma belle-mère, que nous avions mise au courant, s’occupa des enfants. L’oncologue lut la lettre puis tout se passa très vite, une semaine après on me posait une chambre (un cathéter pour les produits de chimiothérapie), puis à peine les fils enlevés, une première chimio. Quelques jours après, je commençais à perdre mes cheveux par touffes. Une coiffeuse à domicile les coupa à ras. Ma mutuelle m’octroya une petite somme pour une perruque, je l’achetai, car l’on était en janvier et le vent froid prenait un malin plaisir à souffler sur mon crâne dégarni. Mes enfants avaient l’air de bien prendre les choses d’autant plus que je restais égale à moi-même... c’est-à-dire pointilleuse pour ce qui concernait les devoirs et les leçons, ma seconde fille étant au CP.
D’une générosité sans égale, ma mutuelle, au vu de mon ALD, m’accorda aussi quelques heures de ménage qu’une voisine vint faire. Elle était méticuleuse, au grand dam de mes filles, car elle mettait à la poubelle tout ce qui traînait. Je n’ai jamais vu les chambres de mes filles aussi bien rangées !
A la deuxième séance, je demandai à l’infirmière au bout de combien de temps mes cheveux allaient repousser, elle regarda mon crâne et dit qu’ils repoussaient déjà et que lorsque l’on fait des chimios en continu, ils ne retombent plus. Quelque temps plus tard, ils repoussèrent légèrement frisés, mais blancs ! Je continuai à porter ma perruque quelque temps pour sortir puis elle alla benoîtement se cacher au fond d’un tiroir.
Les séances de chimio s’enchaînaient dès que mon taux sanguin le permettait, j’avais demandé à les faire le vendredi ainsi j’avais le week-end pour me remettre.
En rentrant, j’avais encore le goût de l’hôpital et des produits dans la bouche, je ne pouvais ni manger ni faire la cuisine car et je ne supportais aucune odeur, mon mari et mes enfants allaient donc manger chez ma belle-mère jusqu’au dimanche. Ce que tout le monde appréciait sans oser me dire qu’elle était meilleure cuisinière que moi... Depuis j’ai changé beaucoup de produits ménagers dont je ne supportais plus l’odeur.
Quelquefois ma deuxième fille me disait « Maman, je veux pas que tu mours », j’étais tellement émue que je ne la reprenais pas sur sa faute de français et me contentais de la serrer dans mes bras et lui répondant que non, il n’en était pas question. Comment ne pas avoir le courage de se battre contre la maladie quand on entend tant d’amour chez son enfant. Si le moral compte pour cinquante pour cent dans la guérison, le mien avait fait un bond et pulvérisé tous les sondages !
Les séances de chimiothérapie avaient lieu dans une salle commune où seul un rideau séparait les lits, ce qui permettait les conversations. Au mois d’avril 1992, il y eut un remaniement ministériel et les noms des nouveaux ministres fusaient de chaque lit de la salle avec les commentaires adéquats. Le temps de tous les passer en revue et la séance était déjà terminée.
Six chimios plus tard, on arriva aux grandes vacances. Même si la boule avait un peu diminué, l’opération était nécessaire. Le soir du 23 juillet, mon mari m’emmena à Strasbourg. Je devais être opérée la première le lendemain matin, je n’aurais ainsi pas le temps de me faire du mouron. Lorsque j’émergeai en salle de réveil, je ne sentais rien, la dose d’analgésique devait être assez forte. Je passais quelques heures entre sommeil, somnolence et éveil puis retournai dans ma chambre.
Rapidement je quittais la chemise de l’hôpital pour mes vêtements civils et je me déplaçais sans peine, mais toujours reliée à ma petite bouteille au bout du drain. Je l’oubliai souvent et ma voisine de chambre me le rappelait gentiment : « n'oubliez pas la bouteille ! ».
Comme celle-ci ne me lâchait plus : « Objets inanimés avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? », j’eus ma septième chimio à l’hôpital. Deux autres devaient suivre avant sept semaines de rayons.
La rentrée des classes coïncida avec ma reprise des chimios. La septième se passa bien, juste les malaises habituels pendant les deux jours suivants. Mais à la huitième, je me sentis mal avant la piqûre et je rendis tripes et boyaux avant même que le liquide passe dans mes veines. J’ai supposé que mon corps disait « STOP », assez, ça suffit ! Il ne pouvait en supporter plus, il était temps que ça s’arrête.
Commencèrent ensuite les sept semaines de rayons, précédées d’une séance de tatouage, mais le tatoueur n’était pas un artiste, quelques points par-ci, quelques points par-là, pas de quoi ressembler à un pirate des Caraïbes !
La première semaine se solda par un mal de gorge qui me rendit presque aphone à la plus grande joie de mes filles. Sitôt dit, sitôt soigné et on n’en parla plus.
Quelques semaines plus tard j’eus droit au Saturne, au puissant rayonnement, cela se solda par un coup de soleil... dans le dos ! Sitôt dit, sitôt soigné et on n’en parla plus.
Le dernier jour de rayons eut lieu le 16 octobre 1992, jour de mes 40 ans.
Pendant quelques années j’ai eu des médicaments et des visites de contrôle, d’abord tous les six mois puis tous les ans. Durant toutes ces années, je vis partir à la retraite deux des médecins qui me suivaient. Le troisième me dit qu’il ne voulait plus me voir, sauf bien sûr si j’avais de nouveau quelque chose. N’était-ce pas une bonne nouvelle ? Se réjouir lorsque l’on vous renvoie est assez inhabituel !
Je suis à présent guérie et je le dois d’abord aux différents médecins qui m’ont soignée mais aussi et peut-être surtout à ma famille qui m’a toujours soutenue, à mon mari, à mes enfants dont la vitalité et la joie de vivre m’ont permis de passer cette année difficile.
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