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Un voyage sans retour

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Klelia

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Anna ne cesse de fixer la vaste étendue blanchâtre formant une frontière entre le village et la forêt. Selon la légende, la brume, à laquelle on prête des pouvoirs magiques, est maudite et il est interdit de s’en approcher. Personne n’en est jamais revenu. Depuis des siècles, elle hante les villageois qui entretiennent son mystère de génération en génération.
Mais Anna est une princesse intrépide qui en a marre d’être constamment enfermée dans ce château où elle s’ennuie à mourir. Son destin est de régner après la mort de ses parents, d’épouser un prince pas forcément charmant, de pondre quelques marmots pour perpétuer la descendance et d’éviter les invasions des royaumes voisins qui lorgnent sur les richesses naturelles de son territoire à la position stratégique. Alors, pour pimenter un peu son quotidien, elle s’aventure régulièrement au-delà des limites de sa prison dorée, accompagnée de Farceur, son fidèle chien. Percer le secret de la brume est devenu une obsession. Et dans les jours à venir, elle a une occasion rêvée : les préparatifs de la fête du vin qui met le château en effervescence et qui la rend transparente, même aux yeux de ses parents.

Farceur a senti l’excitation qui anime sa jeune maitresse. Arrivés au pied de cette masse blanche et silencieuse, Anna semble apercevoir un faible mouvement. Pourtant, il n’y a pas de vent. Elle la longe, l’observe et lui parle, persuadée qu’elle est en présence d’une force surnaturelle.

-Pourquoi fais-tu aussi peur à tous ces gens ? Tu as pourtant l’air inoffensif.

Elle s’approche prudemment et pose sa petite main frêle à sa surface. Elle est soudain parcourue par un frisson qui se propage dans tout son corps. Un léger souffle soulève ses cheveux et effleure son visage.

-Tu ne dois pas avoir peur Anna, tu es la bienvenue.

Elle retire immédiatement sa main, fais un pas en arrière et se fige. Cette voie féminine vient de la brume et connait son prénom. Comment est-ce possible ? Troublée, elle se sauve.

La fête est terminée mais on ne s’aperçoit pas plus de ses escapades quotidiennes au cours desquelles elle réitère son geste et ressent toujours la même émotion. A chaque fois, la brume lui murmure des paroles douces. Pourquoi n’est elle pas effrayée alors qu’elle a entendu tant d’horribles histoires sur elle ? Mais ce matin, rien ne se passe comme d’habitude. La brume ignore Anna et s’adresse à son petit compagnon à quatre pattes.

-Farceur, viens me rejoindre.

L’animal est perturbé, hypnotisé, perdu, désorienté. Brusquement, il court à travers le mur de brume. La jeune fille crie, l’appelle de toutes ses forces. Elle ne peut pas se résigner à ne jamais le revoir. Elle s’agenouille, pleure et doute. Doit elle finalement se méfier de la brume ? Désespérée, elle s’apprête à rebrousser chemin quand elle entend des aboiements. Elle ne peut y croire, il est de retour ! Serait-elle témoin d’un miracle ? Et dire que personne n’en est jamais revenu.

La nuit est longue, ses pensées divaguent vers la brume qui a laissé Farceur libre. Et une idée saugrenue lui vient à l’esprit : la traverser et vivre sa propre expérience. C’est risqué, elle en est consciente. Mais quelle autre solution a-t-elle pour savoir ce qu’elle dissimule ? C’est décidé, demain sera une révélation...ou le jour de sa mort.

Avant l’aube, elle se vêtit de vêtements sombres pour ne pas être repérée. Elle se faufile dans le jardin et prend la direction de la forêt. De peur d’être trahie par les bruits incontrôlables de Farceur, elle part seule. Les battements de son cœur s’affolent à l’approche de la barrière brumeuse qui est encore plus imposante de nuit. Anna ne doit pas hésiter, sinon à quoi aura servi sa fugue. Elle s’oblige à maitriser sa respiration et ferme les yeux en marchant droit devant elle. Elle ne sait pas à quoi s’attendre, alors elle essaye de se contenir et de rester calme. En avançant, elle a l’impression d’être caressée par un tissu fluide qui glisse tendrement sur son corps. La voix, si familière maintenant, la rassure dans sa lente marche. Elle se sent en sécurité, apaisée. Progressivement, elle perçoit des sons ressemblant à des cris d’enfants. Elle ouvre les yeux et assiste à un spectacle inattendu : un soleil resplendissant éclaire une forêt luxuriante et des maisons multicolores où des femmes, des hommes, des enfants s’affairent sans se soucier de son apparition. Une vieille femme vient la saluer, mais Anna est trop désappointée pour être aimable.

-Qui êtes-vous ? Qui sont tous ces gens ? La brume était sensée vous avoir tués !

-Peut-on quitter un tel paradis jeune fille ?

Arborant un large sourire, elle balaye de son bras le décor environnant et Anna ne peut que constater la beauté du lieu. Avant, elle vivait aussi de l’autre côté, comme Anna. Il y a plusieurs années, sa curiosité l’a guidée derrière. Croyant mourir si elle retournait sur ses pas, elle est restée et a abandonné ses proches. D’autres ont repassé la brume quand ils ont compris que cet écran était leur protecteur et sont retournés chercher leur famille. Ils ont tous adopté l’exceptionnelle paix offerte par cette nature généreuse.

-Parce qu’on peut repasser de l’autre côté sans risque ?

-Evidemment, intervient la brume, et cela ne dépend que de toi Anna. Par contre, tu devras garder le secret, car ma vengeance peut s’avérer cruelle envers les traitres.

La petite princesse était dans un rêve. Elle avait devant elle le bonheur parfait. Elle enviait les enfants nés dans cet endroit, mais ne pouvait pas rester, ne pouvait pas infliger la souffrance de sa disparition à ses parents. Elle décide de retourner au château avec son lourd secret. Elle ne rend pas visite à la brume pendant de longs jours, devant se consacrer aux devoirs incombant à son titre. Et notamment celui qui consiste à recevoir ses prétendants, tous idiots, incultes ou hypocrites.

Mais le décès brutal de ses parents, suite à l’attaque du château par des ennemis sans pitié, va bouleverser sa vie. Trop jeune pour assurer le pouvoir, c’est son oncle, un ambitieux puant d’orgueil, qui assure la régence et installe ses alliés aux postes les plus influents. Avant d’être mariée de force à l’un d’eux et d’endosser le rôle d’épouse modèle, soumise et insignifiante, elle doit s’enfuir. Dans une dernière prière, elle requiert l’aide de la brume et sombre, sereine, dans un profond sommeil.
Le lendemain, un brouillard englobe le château, le village et toute la vallée. Il est si épais qu’Anna ne discerne plus la forêt, mais entend très distinctement la voix providentielle.

-C’est le moment opportun Anna, je ne pourrais pas te protéger indéfiniment.

La brume a entendu sa prière et utilise ses pouvoirs magiques pour lui permettre de s’échapper. Sans se retourner sur son passé, elle se dirige avec Farceur vers un voyage sans retour.

PRIX

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Zurglub · il y a
J'aime bien l'idée qui est développée dans votre texte. Cette brume qui fai tant peur est en réalité un passage vers le paradis. Très intéressant ! Y'a de quoi développer. Merci Klelia !
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Klelia · il y a
Merci à vous d'avoir apprécié !
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Klelia · il y a
Merci de me lire...en attendant une finale !
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Thomas Clearlake · il y a
Je n'ai qu'un mot : merveilleux. Merci pour ce bon moment de lecture. Je vous invite à découvrir ma nouvelle, genre Fantastique/thriller :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/recours-en-damnation

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Klelia · il y a
Merci d'être passé me lire
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Padenon · il y a
Très jolie histoire... j'ai aimé cette brume protectrice du grand voyage sans retour.
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Klelia · il y a
Merci
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Jean Calbrix · il y a
Un très beau conte chargé de mystères, qui nous fait passer par des hauts et des bas, et qui, heureusement, finit en happy-end ! Bravo, Klelia ! Vous avez mes cinq votes.
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Klelia · il y a
Merci pour votre soutien
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PierreYves · il y a
Le destin tout tracé de la princesse, passablement réaliste et ennuyeux, est à mourir de rire !
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Klelia · il y a
Merci d'avoir apprécié !
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Elena Hristova · il y a
j'ai beaucoup apprécié votre brume magique qui sait parler à l'oreille des petites princesses audacieuses
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Klelia · il y a
Finalement une belle complicité !
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Laurence GDN · il y a
Très joli conte, merci de nous faire rêver ! Je vote !
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Klelia · il y a
Merci !
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Richard Laurence · il y a
Un joli conte merveilleux et... nous avons utilisé le même ressors pour nos intrigues respectives : qu'y a-t-il derrière la barrière de brume ? : ) Votre récit est intéressant, car comme tout conte qui se respecte, il nous offre un regard symbolique sur le monde. Pour moi, le monde paradisiaque de l'autre côté de la brume symbolise l'imaginaire : un monde dans lequel on peut se réfugier pour fuir une réalité trop cruelle (c'est ce que fait votre héroïne qui doit non seulement échapper à la douleur d'avoir perdu ses parents mais aussi à la cruauté de son oncle et au spectacle de son royaume ravagé et pillé par des gens sans scrupules) ou juste pour mener une vie épanouie et heureuse, comme les habitants de cette forêt qui ont simplement trouvé l'herbe plus verte de ce côté-ci de la brume. Et, ce qui est intéressant, aussi, c'est que cette brume fait peur, au début, comme tout ce qui est nouveau, différent et que l'on ne comprend pas... Donc tout cela est assez bien vu.
Ce qui m'a surpris, en revanche, à la lecture de votre texte, c'est qu'on est toujours à la limite du vraisemblable et du cohérent. Vous vous raccrochez toujours à la barre in extremis. Je m'explique : au fil de la lecture, je me suis dit à plusieurs reprises : "ah non, ça, ça ne va pas..." et juste après : "ah si, ouf, comme ça, ça va, je suis d'accord..." Par exemple : quand vous dites qu'il y a des gens qui vivent pépère derrière la brume et que rien ne les retient, ma première réaction est : bah pourquoi, ils ne repassent pas de l'autre côté pour le raconter à tout le monde, alors ? Et c'est seulement après, que vous nous expliquez que la brume l'interdit, sous peine de vengeance... Cela donne l'impression que votre récit n'est pas totalement maîtrisé... Mais à part ce petit défaut vous maîtrisez assez bien les codes du conte merveilleux, un genre pourtant beaucoup plus difficile qu'il n'y paraît !

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Klelia · il y a
Merci pour ce long commentaire qui apporte une critique positive et constructive dont j'ai bien l'intention de me servir dans mes prochains écrits. Au plaisir...
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Yann Olivier · il y a
Sacré Farceur ...
Bravo, je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Klelia · il y a
Merci d'avoir apprécié !
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