Un voile mauve

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Elle est assise à l’avant du bateau. Sur ses genoux, un petit dort. Ce n’est pas le sien mais celui de cet homme allongé au fond de la cale et qui n’en finit pas de sortir tout ce qu’il a dans son pauvre corps. Tard dans le noir, comme un petit chat errant, il est venu se blottir près d’elle. Elle le regarde dormir paisiblement. Sa peau transpire, ses cheveux brillent dans la nuit. Elle n’ose pas bouger, elle veut le laisser dans ses rêves, voguer sur le dos de dauphin volant. Elle a froid, le vent se lève. Mais elle tient. Elle ne veut pas le réveiller. Elle regarde le ciel. Les étoiles sont celles qu’elle voyait là-bas. Elle espère en voir une filer pour lui dire que tout ira bien.
Le matin se lève. Les corps endormis bougent lentement. Elle entend dans le vent des murmures, des pleurs aussi. Et puis cette odeur qui revient avec le soleil dur. Son voile mauve vole au vent. Elle l’agrippe et en recouvre leurs têtes à elle et l’enfant. Sous cette tente de fortune, elle chante doucement pour le petit toujours endormi.
Le bateau tangue et avec lui ses pauvres erres. Du haut du pont, un gros mal rasé jette du pain et des bouteilles d’eau comme on le ferait à des chiens. La ruée commence, misérable guerre pour un croûton de pain, pour une gorgée d’eau tiède. Elle n’a ni soif, ni faim. Son corps lui appartient. Elle ne veut pas bouger. Le petit dort.
L’homme du petit s’est vidé la nuit. Deux autres l’ont emporté et jeté par-dessus bord. Il prenait trop de place. Ils ne sont plus qu’eux deux, seuls sur ce bateau de fortune, au milieu d’une mer qui ne semble jamais finir. Peut-être est-ce à présent sur son dos que vogue l’enfant.
Le vent se déchaîne, les vagues font des grands creux. Elle s’arrime au sol, comme une ancre, son voile mauve flottant au-dessus de leur nid. Le bateau change de cap et soudain au loin, on aperçoit le rivage. Le gros mal rasé et l’autre quittent le navire. Elle entend un moteur se mettre en marche et le leur s’arrêter.
Le bateau dérive de plus en plus chahuté par le vent. Des hommes, des femmes aussi se jettent à la mer pour rejoindre la terre à la nage. Mais elle ne bouge pas, elle ne veut pas réveiller l’enfant qui dort. Le bateau craque comme un vieux corps rouillé. Il bombe le torse et puis retombe dans un creux. Autour d’elle, des visages décharnés, des yeux apeurés prient ou pleurent en silence. Il n’y a plus de cri, juste la terreur sourde, tellement sourde.
Une vague les recouvre, le bateau craque, il se penche. Mais elle reste et tient l’enfant. Elle sent l’eau les emporter vers le rivage. Elle ne se débat pas et se laisse porter comme elle porte le petit.
Sur la plage, dans ce doux paysage bleuté par les flots, une femme tient un enfant dans ses bras. Ils sont au bout du voyage. Seul le voile mauve respire encore et s’envole dans le vent.

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