Un verre après l’autre

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L'écriture est une liberté conditionnelle  [+]

Image de Hiver 2021
Vendredi, 19 heures, je fais le piquet devant ce rade miteux. Le néon clignote comme une luciole en fin de vie et les murs sont rongés par la mélancolie des ivrognes. Un trou taillé sur mesure à la pioche. Ma silhouette sur le macadam d’une scène de crime. J’attends au moins dix bonnes minutes face à la porte, inhalant cette odeur de pisse sèche pour me plonger dans l’ambiance. Dix minutes, c’est le temps nécessaire pour m’immerger entièrement dans cette vase nauséabonde.

Je pousse la porte, elle pèse une tonne. Est-ce pour décourager les minables d’entrer ou éviter qu’ils s’échappent une fois rincés ? Je pousse fort et entre, je méditerai sur la question plus tard, lorsque je serai à mon tour rincé. La porte hurle d’un grincement strident. Est-ce pour me souhaiter la bienvenue ou m’exhorter de rebrousser chemin ? Il n’y a pas un rat. Elle en a fait fuir plus d’un ce soir. Je me dirige vers la chaise haute qui tangue sous le souffle du néant et me hisse sur le siège déformé par l’empreinte des milliers de culs qui l’ont embrassé avant moi.

Le barman est là, toujours fidèle au poste, prêt à en découdre. C’est un vieux type décrépit, à l’image de son bouge. Ses cheveux forment une horde de rebelles albinos armes aux poings. Ses grands yeux bleus pointent aux extrémités comme s’ils se tiraient la gueule. Il ne m’a jamais adressé la parole mais j’ai ma petite idée sur l’état de ses chicots. Sa dégaine fait peine à voir. Une chemisette débraillée jaunie par la transpiration et un pantalon noir, usé, qui tient péniblement à sa taille. Il n’est jamais sorti de derrière son comptoir mais j’ai ma petite idée sur l’état de ses groles.

À chaque fois que je m’installe, je sens qu’il me juge du regard, à l’image d’un daron à l’autorité innée, ça me plaît. J’ai même parfois l’impression qu’il n’aime pas me voir ici. Je ne vais pas vous mentir, c’est aussi pour cette raison que je traverse toute la ville pour me glisser dans ce trou à rat. Un besoin d’autorité et d’emmerder le monde.

Le cul imbriqué au tabouret, je tape deux coups secs sur le comptoir encore moite des beuveries de la veille. Le vieux connaît la chanson. Il me balance un double whisky bien tassé pour me mettre en jambes. J’empoigne le verre et fais tournoyer le breuvage. La gnôle danse sur la mélodie d’une valse magnifique. Une fois le ballet terminé, le reflet de mon visage s’esquisse au fond du verre. J’ai alors les mots de mon paternel qui résonnent dans la tête. C’était à l’occasion de mon dixième anniversaire. Plus un rond pour m’offrir une figurine, il s’était contenté de me payer mon premier verre. Un présent qui avait sûrement plus de valeur à ses yeux. « Ton véritable visage se cache au fond de ce verre de scotch. Trouve-le mon p’tit. » m’avait-il envoyé. Il avait raison. Je l’avais trouvé une fois vidé. J’ingurgite ce premier verre, cul sec, en hommage à cette première cuite. Les yeux rivés dans le fond du godet, je murmure : « Tu as vraiment une sale gueule ce soir mon p’tit. » Le vieux m’écoute du fond de sa tranchée, il sourit.

Un nouveau coup sur le comptoir, le second verre vient à moi en surfant sur les flaques de bibine nappant le chêne façonné. Je l’intercepte directement dans le creux de ma main. On forme un beau duo avec ce vieux briscard en sueur. Je porte l’élixir à mes narines. La même odeur de gnôle qui accompagna mon premier grand succès. Meilleur élève de terminal, j’avais planté mon baccalauréat avec les honneurs. Certains s’acharnent à obtenir des diplômes. Ils doivent avoir peu d’estime pour eux-mêmes. Un diplôme n’est qu’un certificat de docilité. Quelle gloire y a-t-il de se soumettre à la pensée dominante ? J’encaisse ce verre comme les coups de paluche que j’aurais aimé recevoir de mon géniteur pour me féliciter. Il y a un bail maintenant qu’il s’est fait la malle. Mon père n’est qu’un vague souvenir de gueule de bois. « Fallait pas avoir honte de faire picoler ton gamin ! » que je balance de rage. Le vieux pingouin mazouté grogne dans son coin.

Je tape à nouveau sur le comptoir à le faire exploser en morceaux. Le vieillard prend l’air grave, presque agacé. Il délègue le service à la gravité en me balançant le troisième verre depuis sa fosse. L’impact sur la table donne l’occasion à quelques gouttes de s’égarer sur la serviette en papier posée juste à côté. Quel gâchis ! Je crois qu’il m’en veut. Ça me fait marrer. La boisson ne cesse de remuer dans le verre. Les remous me bercent dans le souvenir de ces femmes que je n’ai pas su aimer et des chutes de whisky qui accompagnaient le divertissement lugubre de leur message empli de désespoir. Je m’abreuve de ce troisième verre comme des conseils d’un bon père qui auraient pu faire de moi un gentleman. J’assène de ma grande gueule : « Fallait pas foutre le camp ! C’est de ta faute si j’ai abîmé toutes ces femmes ! » Mon acolyte enrage, sa peau fade vire au rouge vif.

Je tape du poing sur le comptoir, un signal qui désengage mon hôte de son service. La bouteille fait son entrée en scène. La main imprécise, un verre après l’autre, la bouteille se vide avec irrégularité. Je divague, parle tout haut de mes déboires et exige des explications au néant. Le loufiat bouillonne et me regarde l’air désabusé. J’empoigne à nouveau la bouteille et peine à viser le récipient, je fous la moitié à côté. D’un pas lourd, le voilà qu’il me fonce dessus. J’ai bien l’impression qu’il va me foutre une trempe. Il s’empare de mon bras et m’arrache la bouteille de la main comme à un gosse à qui on retire un couteau bien aiguisé. Le vieux me fixe de ses yeux déréglés. Son regard est d’une froideur chaleureuse.

« Ça suffit Jim ! Je ne t’ai jamais appris à t’apitoyer sur ton sort comme une femmelette. Reprends-toi fiston ! » m'ordonne-t-il avant de me resservir avec complicité et tendresse. Comme au bon vieux temps.
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