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Un vendredi

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Cecile

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Le cahin-cahin du train la berce. Elle n'a pas encore enlevé son manteau et porte encore sa grosse écharpe aux mailles beiges. Son corps est encore tiède, de cette chaleur où elle baignait une heure plus tôt dans le lit. Il fait encore nuit mais la lumière commence à changer. Devant ses yeux encore gonflés de la nuit, le paysage défile et livre son nouveau visage du jour ; c'est son voile blanc et translucide léger qui apparaît en premier, brume flottante sur la prairie du bord de route. Une heure plus tôt, son corps se laissait porter par le lit. Elle relançait son réveil. Dix minutes perdues pour se préparer, mais dix minutes de sommeil gagnées, ça n'a pas de prix. Dix minutes d'un sommeil plutôt unique, où chaque seconde se savoure : le moelleux de la couette, la chaleur douce et enveloppante des draps et des corps, et surtout, une occasion de venir se blottir contre son dos. Sa respiration est lente, profonde. Elle se retourne, s'approche de lui, épouse les formes de son corps, et lui dépose un baiser dans la nuque. Alors, il prend sa main. Encore dix minutes suspendues dans le temps.

Le monde est encore en veille, silencieux, caché, à ces derniers instants où tout semble au ralenti. Bien avant que les premiers magasins ouvrent leurs portes, les premiers oiseaux commencent pourtant à faire entendre leurs voix. Dans sa petite maison du coin de rue, le vieil homme ouvre les yeux et pousse sa couverture lentement. Une jambe, puis l'autre, ses pieds viennent se poser délicatement dans ses chaussons en laine. Comme chaque matin, il se remet debout, allume sa lampe de chevet, se sert un verre d'eau, puis s'arrête. Il la regarde. Les premières lueurs du jour traversent les volets, et viennent légèrement éclairer son visage entouré du cadre doré. "Bonjour", murmurra-t-il. Il observa encore son sourire humble, timide, imprimé sur le noir et blanc de la photo. Il pensa que ses boucles brunes étaient parfaitement crêpées, le jour de leur mariage. "Aujourd'hui, j'irai récolter les choux, dit-il, je pense en faire un bon pot-au-feu ce soir quand les enfants viendront manger. Un bon pot-au-feu comme tu l'aurais si bien préparé". Sur ces quelques mots, il dépose un baiser sur le bout de ses doigts, puis le porte jusqu'à elle. Le tic-tac de l'horloge entame sa dernière ligne droite avant de sonner.

Il est six heures. "Réveille-toi Gaétan, le petit déjeuner est prêt !" Un son rauque répond en guise d'approbation. Pourquoi se réveiller si tôt, ça me soule et c'est inhumain pensa-t-il. Mais encore plongé dans un demi-sommeil, ses pensées naissent déjà pour lui. Il sait qu'aujourd'hui, c'est vendredi. Aujourd'hui, comme tous les vendredi, il apercevra ce beau serveur installer les tables de la terrasse du café en face du lycée. Il le verra remettre ses boucles blondes au dessus de son front, il verra son torse élégamment sculpté dans sa chemise blanche. Son regard croisera peut être le sien ? Et s'il le regarde, peut être même qu'ils pourraient s'échanger un sourire ? Il imagine alors son sourire éclairé de ses yeux verts clairs, et rien que d'y penser, il sent déjà des étincelles naître dans son corps encore engourdi. La journée lui parait alors plus claire, aujourd'hui, et franchement bien plus intéressante. Alors, il repousse doucement la couette et se redresse, pressé d'avaler ses céréales du matin.

"Bonjour, très bon réveil à vous." La voix de l'animatrice radio commence à percer le silence planant de l'appartement. Il est allongé en diagonale, bras et jambes étendus au milieu du lit. Il s'étire, soupire, son rêve commence déjà à s'envoler, laissant place aux nouvelles du jour. Il tend sa main à tâtons dans l'obscurité, puis attrape son téléphone. Un message, reçu à 3 heures du matin, c'est elle. Il adore ce moment. Ses yeux sont à peines ouverts et chaque détail se floute, mais comment résister ? Dans une vision naissante, il lit : "Il est l'heure de dîner par ici. Passe une belle journée. Je t'aime". Alors, ce réveil sera un peu moins difficile, et un peu plus doux. Il prend son courage à deux mains, enfile ses vêtements, fait sa toilette. Il avait déjà préparé son sac, son repas et son porte documents, prêts à être emportés. Sur le chemin glissant de givre, il pense à elle. Plus qu'une semaine avant de s'envoler la rejoindre sur l'autre continent. Mais en attendant, il entame son dernier jour de travail. En un pas, il passe le pas de la porte automatique, choisit un siège côté fenêtre, pose son sac et défait son écharpe. Le ciel revêt un dégradé de rose et d'orangé, ce matin. Il se laisse envoûter par la nappe de brume blanche flottant au dessus des prés, et se laisse porter par le cahin-caha du train.

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Un beau texte poétique sur quatre personnages à l'aube de la Saint-Valentin prêts à passer une excellente journée. Bravo, Cecile. Je clique sur j'aime.
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Dolotarasse · il y a
Quatre personnages avec chacun son amour...
Oui c'est dommage le mélange du présent et du passé. Vous pouvez toujours faire rectifier par l'équipe de Short.

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
"Bonjour", murmurra-t-il. Il observa encore son sourire humble,.... " dans le 2eme paragraphe, pourquoi employer subitement le passé simple. je pense que c'est une erreur de concordance. le temps principal est au présent, il n'y a aucune raison de le changer.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
le présent et le passé simple me dérange.
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Cecile · il y a
D'accord. Pouvez-vous développer ?
Vous auriez préféré lire tout au présent ou au passé ? Vous pensez qu'il vaut mieux choisir une seule conjugaison dans ce type de construction ? Votre critique m'intéresse.

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
je vais la relire mais il me semble que vous jonglez avec les deux temps et que cela n'est pas justifié.
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Yasmina Sénane · il y a
J'aime la construction et l'écriture de votre récit !
"Entre les persiennes" en lice pour ce prix saura-t-il vous séduire ?

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Cecile · il y a
Merci!! L'enchainement entre les différents tableaux n'est pas trop court ou abrupte ? J'irai parcourir votre récit également :)
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Yasmina Sénane · il y a
Vous l'avez lu ? il s'agit d'un haïku : vous connaissez ?
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Cecile · il y a
Oui !! J'aime beaucoup la forme simple, l'essentiel. Mais je ne connais pas trop le concept des haikus..quels sont les codes?
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Yasmina Sénane · il y a
Pour vous aider : écoutez bien l'entretien de Pascale Senk !
http://short-edition.com/fr/forum/le-tam-tam/le-haiku-du-jour-hors-se-il-va-de-soi

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Yasmina Sénane · il y a
C'est justement ce qui me plaît !
Chez moi il n'y a qu'un seul tableau ...

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Grenelle · il y a
La brume du matin des rêves, un brouillard d'amour, dans le sommeil de l'aurore on voit flotter vos personnages. Le ciel mouillé, les yeux fermés,
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