Un trait de génie

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Poussée par mon entourage, je me suis lancée dans la rédaction de petites histoires qui font sourire. J'espère qu'elles vous plairont également et que vous aimerez mes idées loufoques, mes  [+]

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Un matin, le soleil au travers des vitrines, dans une petite galerie que tout le monde connaît.

— Geert Rouduc, Geert Rouduc, vous n'avez que ce nom là en tête depuis des semaines et chaque fois que vous ouvrez la bouche, c'est encore pour nous parler de lui. Mais, quelle mouche vous a piqué mon Cher Charles ? Ce soi-disant Artiste n'est qu'un petit bricoleur du dimanche. Soit, il produit des nus monochromes fleuris plus ou moins originaux dotés d'une certaine luminosité mais ne me dîtes pas que c'est un nouveau Matisse !
— Ma chère Ghislaine, je le sens, je le sais, c'est un Grand en devenir. Il a du talent ! Etudiez donc les ventes de ses dernières expositions et vous conviendrez qu'il est très rentable.
— Rentable ne signifie pas qu'il a du talent, vous ne sauriez l'ignorer mon Cher Charles. Les gens achètent absolument n'importe quoi pourvu qu'on leur serve comme du caviar. Un bon plan de communication et quelques amuse-bouche pourront toutefois en faire un génie. Je contacte mon réseau et vous en reparle asap.

Il n'aura suffi à Ghislaine de Montenlair que quelques jours pour envisager un nouveau projet fort lucratif.
— Il va de soi, ma chère Bérangère que je compte sur votre entière discrétion sur ce projet.
— Mais, Chère Ghislaine, douteriez-vous encore de moi après toutes ces années ?
— Vous savez combien il m'en coûte de me lancer dans cette aventure.
— Certes, certes mais le jeu n'en vaut-il pas la chandelle comme l'aurait dit mon secrétaire ?!

Geert Rouduc avait tenté les Beaux-Arts mais avait été recalé à chaque fois. Les études le poursuivaient sans jamais le rattraper et il barbouillait pour survivre, sans compétence particulière. En revanche, son physique était agréable et il savait briller en société. Son sourire étincelant et sa culture très générale lui permettaient de s'adapter à presque toutes les catégories d'acheteurs potentiels traversant les galeries où les toiles qu'il avait bidouillées ornaient les murs. Ses peintures ne provoquaient pas forcément le coup de cœur mais elles ne laissaient pas indifférent. L'Artiste s'inspirait toujours des Grands Maîtres et offrait ainsi la possibilité aux plus démunis de croire en une victoire lorsqu'ils faisaient l'acquisition d'une œuvre assez proche d'un original.

L'art véritable de Geert consistait à parler de tout ce qui n'avait pas de réel rapport avec son œuvre afin qu'elle se révèle encore davantage et devienne alors indispensable. Et, pour s'assurer un revenu convenable, Geert proposait ses œuvres à la location. Vous pouviez vous procurer la toile, l'accrocher chez vous pendant quelques semaines le temps de vérifier quelle vous plaise puis décider de l'acheter ou de la rendre contre pécunes. Les contrats étant particulièrement bien ficelés, il était rare qu'un acheteur potentiel rende une toile sans en choisir une autre à la place et le système fonctionnait aussi bien pour les particuliers que pour les entreprises soucieuses de renouveler la décoration de leurs locaux sans prendre le risque de ne pas suivre la tendance. Geert souscrivait une assurance conséquente mais le système fonctionnait plutôt bien.

Charles Leprince, lui, demeurait le plus sympathique galeriste qu'il soit puisqu'il exposait les chefs d'œuvre du jeune peintre en ne réclamant qu'une large commission sur les ventes. Alors, que pouvait bien lui proposer Ghislaine de Montenlair qu'il ne pût refuser ? Elle avait fait la gloire de nombreux artistes dans des domaines très différents et il le savait. Que pouvait-il espérer sinon de se faire reconnaître ? Que risquait-il sinon que l'opération échoue ?

Il n'avait exigé aucune condition à son futur impresario, sauf celle de continuer ses activités de location-vente, de ne pas avoir l'obligation de produire des œuvres à la chaîne selon un calendrier figé à la mode asiatique et de n'accepter que les déplacements défrayés. Geert avait souhaité un contrat clair et parfaitement en règles. De son côté, Ghislaine n'avait exigé qu'un énorme pourcentage sur les ventes des œuvres et tous ses dérivés, la gestion de l'image de l'Artiste et de toutes ses apparitions en public et dans les médias. En bon manager, elle lui avait fait signer une montagne de paperasse où il était clairement noté ce qu'elle se réservait le droit de faire dans telle ou telle circonstance.

Au bout de six mois, Geert Rouduc profitait d'une biographie toute nouvelle et de nouveaux amis. Il avait suivi des études dans d'illustres écoles d'Art dont il n'avait jamais entendu parler, habité dans des villes où il n'avait jamais mis les pieds, côtoyé des célébrités qu'il n'avait approchées que dans des magazines et avait un avis sur tout ou presque. On le questionnait sur l'Art en général, les produits et loisirs du quotidien et même sur la politique. On l'invitait sur des plateaux télé, dans des émissions de radio et sa photo avec son sourire ravageur faisait la une de la presse people. Parfois on lui demandait de décrire son œuvre et de parler de ses Muses et il récitait en bon comédien ce que Ghislaine lui avait concocté, ressassant toujours le même discours ponctué de rires cristallins et de sourires radieux. En quelques mois Geert était devenu la coqueluche du PAF grâce à la production d'une série de toiles plutôt médiocres mais suffisamment inspirées des nus bleus de Matisse, de ses gerbes et de ses découpages pour ne pas passer inaperçues. Le jeune prodige n'était certes pas créatif mais ne faisait pas de plagiat : il copiait juste quelques idées ou éléments d'une œuvre ou d'une autre, puis trouvait un lien pour les réunir pour un résultat faisant penser énormément à l'original mais pas trop non plus. Le tableau final plaisait à la plupart des gens.

La série «  Matissielle » consistait en une composition restituant la silhouette bleue d'origine dans des positions ou profils différents associés à des plantes toujours différentes dans chaque nouvelle toile. Il avait simplement suffi au peintre de faire apparaître une ouverture dans chacune de ses créations - comme une signature - en arguant que c'était pour laisser entre les bonnes intentions et laisser sortir les mauvaises, pour que le public se sente irrémédiablement concerné. Cette touche personnelle était la seule véritable innovation dans les remakes de Geert mais demeurait un trait de génie. Ce simple indice qui pouvait en dire long sans toutefois rien expliquer, laissait libre court à la définition d'un idéal. Tous les critiques d'Art s'appropriaient son interprétation ; les toiles se vendaient.

La série prenait de la valeur autant que l'Artiste gagnait en célébrité grâce à un effet mode parfaitement orchestré par Ghislaine de Montenlair. Le plan fonctionnait et les produits dérivés faisaient un malheur, notamment les reproductions de la série « Matissielle » en format A2, en tête des ventes. Nul ne savait combien de temps ce succès durerait mais plus les volumes augmentaient, plus le coût d'impression s'avérait dégressif et plus le bénéfice grandissait.

Deux années s'étaient écoulées depuis sa dernière interview à la FIAC et Geert Rouduc réfléchissait à une nouvelle série. Il n'avait jamais osé confier à quiconque l'origine de son trait de génie mais Tatin, son chat, lui ne pouvait l'ignorer.

—Bonsoir Ghislaine. Je ne vous dérange pas ?
— Bien sûr que non mon tendre Ami. Que puis-je faire pour vous ?
— Je tenais à vous faire part de mon idée concernant la prochaine série.
— Je vous écoute, mon Cher Geert.
— Que pensez-vous de vahinés nues rouges dans des champs de fleurs avec toujours ce trou béant dans leur corps, symbole de l'origine à la fois de toutes les souffrances et de tous les remèdes ?
— Cela me paraît une idée juteuse dans la continuité de la première série... Avec des couleurs réjouissantes comme une renaissance. Bien. Il faudra lui trouver un nom... Et pour les fleurs, pourquoi pas des iris... ou des tournesols ?
— Les tournesols me semblent une idée lumineuse pour une future série... Gaugogh's cover !
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Day In · il y a
J’hésite entre pleurer devant ce qu’il semble être une réalité crasse du doux monde de l’art, et jubiler face à cette narration à l’humour presque anglais 😍
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Les Histoires de RAC · il y a
Ravie de lire un tel commentaire ♫ Revenez quand vous voulez ♪ A+
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Day In · il y a
Ah ben on se vouvoie Maintenant? 😄
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Les Histoires de RAC · il y a
Ben, c'est de ta faute, ça fait si longtemps ☺☺☺(faut que je me fasse à ton nouveau profil, sorry ♫)
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Day In · il y a
😄 c’est vrai que l’on peut changer de pseudo maintenant sur Short! 😄
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Jean Paul · il y a
Chronique jubilatoire d’une escroquerie intellectuelle dans laquelle on suit un cynique individu qui joue sur le snobisme et la naïveté des acheteurs.
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Les Histoires de RAC · il y a
Ho, il n'est pas tout seul ☺ Merci de votre visite ♫ A bientôt ♪
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Dolotarasse · il y a
Les coulisses du business artistique ne manquent pas de couleurs ! 😁
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Les Histoires de RAC · il y a
Absolument ♫ Merci M'Dame ♪ A+
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Jean-Claude Renault · il y a
On voit le tableau, si je puis dire. Le cadre est parfait. Quant à la toile de fond...
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Les Histoires de RAC · il y a
Merci de votre visite Jean-Claude ♫ A+
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Ahahah · il y a
Je ne me souviens plus de son nom. Mais il y avait un faussaire de génie qui a vendu même à des musées de faux Picasso, Matisse etc; Il a été condamné mais en rit encore. En Chine vous avez des ateliers qui travaillent à la chaîne. L'un s'occupe du dessin des objets, l'autre des personnages, le troisième de la couleur bleue etc; en sort une fausse toile de maître, sans parler de l'ordinateur et de son "Rembrandt". Tout le problème en littérature comme un peinture d'ailleurs, c'est quels sont les experts ? Le public (il se trompe bien souvent voir le succès des pompiers au 19 ème) les experts bardés de diplômes ( qui en arrivent à confondre des pièces d'atelier et des originaux), les universitaires myopes sur tout sujet autre que leur spécialité? Par là-dessus vient la défiscalisation et le blanchiment et parfois des artistes hommes d'affaire qui rachètent sous le manteau leur propre oeuvre pour maintenir leur cote. La différence entre Basquiat et Chardin est abyssale et pourtant ils ont tous deux fait des chefs d'oeuvre. Mais quand je regarde X et y, je ne vois aucune différence, ce sont des croûtes et pourtant l'un est figuratif et l'autre abstrait. Et pourquoi je le sais ? Et ben, j'en sais rien au fond et je me retrouve tout bête. Conclusion : L'art comme l'amour rend bête et c'est à ça qu'on les reconnaît. Ceci dit : Un récit au vitriol qui fait réfléchir.
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Les Histoires de RAC · il y a
Au vitriol ? Vraiment ? Mais c'était juste pour rire ♫ Merci de votre chouette commentaire - je note qu'on a vous & moi quelques références - et de votre visite ♪ A+++
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Mome de Meuse · il y a
Ah! Quel récit jubilatoire et féroce sur le marché de l'art! J'ai adoré. Original, impertinent, et tellement lucide.
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Les Histoires de RAC · il y a
Merci beaucoup, c'est gentil ♫ Une fois encore " toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé est purement fortuite" ♫
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de l air · il y a
Après l'âne qui peint avec sa queue et l'oeuvre qui s'autodétruit, le genre canule-art a encore de beaux jours devant lui...
Beaucoup d'humour dans ce récit !

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Les Histoires de RAC · il y a
C'est pas faux du tout ♪ Merci beaucoup pour votre commentaire intuitif ♫ A+
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Viktor September · il y a
Gaugoh's cover pour des Gogo's acheteurs !
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Les Histoires de RAC · il y a
CQFD ☺ Merci de votre visite Viktor ♫♪♫ A+++
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Eve Nuzzo · il y a
Merci pour l'impertinence.
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Les Histoires de RAC · il y a
Une petite dose de temps en temps, ça ne fait pas trop mal, non ?♫ Merci de votre visite Eve & revenez quand vous voulez ♪
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Frédéric Bernard · il y a
Une satire efficace, tant dans le fond que dans la forme, d'un art contemporain convenu, redondant, sponsorisé qui semble confondre création et production. On a moins de chance de peindre un chef d’œuvre lorsque l'on cherche à faire de l'épate dans les salons mondains. Le nom de l'artiste est révélateur à plus d'un titre :-)
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Les Histoires de RAC · il y a
Bon, ben, je n'ai rien à ajouter... Vous avez tout résumé ♫ Merci de votre lecture Frédéric & à très vite ♪