Un Thé sans sucre

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Du feu sur le papier, du sang sur les lignes. Un combat de boxe. C’est le combat d’une fille impulsive face à la page blanche, et ça lui évite la psychose blanche.Ce sont mes plus grands maux  [+]

Image de Hiver 2021

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Elle est passée devant un bassin cet après-midi au Bois de Vincennes. Cela lui a rappelé la mare aux grenouilles.

Il n’y avait pas de grenouilles aujourd’hui, elle était très déçue.
Cela lui rappelle les balades en vélo jusqu’au château avec Papa quand elle était petite fille. Deux bassins remplis de grenouilles étaient installés devant la grille de la maison conte de fées. Ce château de princesse. Ils avaient un jeu qui consistait à toucher le plus de grenouilles possible à l’aide de petits cailloux trouvés par terre. Celui qui en touchait le plus avait gagné. Ce jeu est absolument inhumain, je vous l’accorde.

Elle se souvient, elle faisait exprès de rater l’animal vert pour rester le plus longtemps possible dans cet îlot isolé de tout, afin de pouvoir avoir son père rien que pour elle encore quelques minutes.
Il voulait qu’elle gagne, cela va de soi, alors il attendait qu’elle en touche quand même quelques-unes, des grenouilles.
Elle trouvait plein de stratagèmes pour passer du temps avec lui, qu’elle voyait comme son roi. Comme faire en sorte de ne pas lui rappeler qu’il devait acheter une bouteille de lait au supermarché afin d’y retourner avec lui, plus tard dans la journée. Chaque aller-retour en voiture, chaque balade, étaient des tours de manège gagnés avec son père ; elle était seule avec lui, une recréation en quelque sorte.

Paradoxalement, elle avait aussi un rituel quand elle venait en vacances chez lui.
La boîte à sucres. Une vingtaine de sucres posés sur une petite coupelle en fer décorée, à l’avant de la fenêtre, vue sur la campagne. Chaque sucre mis à droite de la coupelle était un jour passé.
Ainsi elle savait combien de jours il lui restait à vivre dans cette maison, isolée de tout. Isolée du bruit, le silence faisait écho à la mort pour elle. Le silence est un chaos si bruyant. La mort est-elle silencieuse ou ressemble-t-elle à un vacarme immense ?
Elle aimait passer du temps avec son père, cela était certain. Mais le partager avec d’autres femmes, c’était autre chose.
Un jour, ils sont allés chez Décathlon pour chercher des baskets pour Léna.
Il a alpagué un vendeur en lui disant : 
— Je cherche des baskets pour ma fille.
Elle n’avait pas besoin de chaussures. C’est seulement quelques secondes après qu’elle avait compris qu’il parlait de Léna, sa belle-fille. Elle s’était sentie déshéritée en quelques secondes.
C’était pour aller plus vite, probablement, mais elle, sa vraie fille, qui ne le voyait qu’un weekend par mois, et un mois pendant les grandes vacances, elle, sa vraie fille, elle avait le sentiment d’être sa fausse fille.

Elle aurait voulu lui dire que, quand elle avait 9 ans, Zakaria avait accepté de lui prêter son stylo rouge en cours d’histoire, et qu’elle était donc persuadée qu’il était amoureux d’elle. On ne prête pas son stylo rouge à n’importe qui en CM2. Il y a plein de choses qu’elle aurait voulu lui dire.

En voiture elle se disait : « Il conduit, il ne te regarde pas, c’est le moment. » La voiture a roulé des heures, des années, le moment n’est jamais arrivé.

Elle l’a appelé un soir à Paris vers 20 h pour lui dire : 
— Papa, je voulais juste t’appeler pour te dire que j’étais heureuse.
Il lui a répondu :
— D’accord Emma.
Il venait de foutre une énorme claque à son euphorie en lui demandant bien gentiment d’arrêter d’être naïve.
Certains enfants ont connu Papa au restaurant, Papa à Noël, Papa en vacances, Papa au travail, Papa qui achète des cadeaux, Papa qui aime maman, bien que ça devienne rare.

Elle, elle a connu Papa à la benne, Papa à la gare, Papa au supermarché, Papa dans la cuisine, Papa enfermé dans son atelier d’artiste, Papa sous antidépresseurs, Papa les bras en sang, surtout Papa à la gare en fait. Chaque aller et chaque retour étaient similaires à une plaie jamais recousue.

Il lui a dit un jour qu’ils allaient à la benne essayer de trouver des merveilles. Elle adorait se plonger dans cette énorme poubelle pour y trouver des perles, son père retapait toute sorte de meubles. Il lui a dit : 
— Emma, tu es ma fille et je ne te connais pas, je ne sais rien de toi.
Sa gorge s’est alors nouée, elle n’a pas su quoi répondre, son regard était fixé vers l’horizon ; lui conduisait, elle n’a pas pu le regarder. De l’eau salée a coulé. Elle goûte cette pluie salée, elle l’aspire comme l’écume qui efface les mots sur le sable.

Son père l’aimait comme un fou, mais il ne lui a jamais donné le temps qu’elle aurait voulu. Le temps qu’aurait donné un chirurgien pour refermer la plaie. Et c’était ça la preuve d’amour qu’elle attendait jusqu’à ce qu’il se tue.

Il s’est offert l’éternité, il lui a offert une liberté, celle de ne plus compter les sucres sur le rebord de la fenêtre.
Le temps, durant des années, elle ne l’a cherché que chez des hommes très peu disponibles.

Ce soir, elle enfilera sa robe verte, elle prendra son temps pour la première fois, elle commandera un thé, sans sucre bien sûr.
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