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Un temps de Toussaint

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Vrac

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Ce matin-là, les nuages, d'un gris sale et crêpé de deuil, pourchassés par un vent frisquet, filaient dans le ciel ouaté un mauvais coton.

J'avais couru dans les allées du parking. Ma compagne, qui avait tenu à m'accompagner, trottait derrière mes grandes enjambées. Les familles se hâtaient vers l'entrée, dignes, la plupart sombres et pressant des mouchoirs, d'autres, joyeuses, étouffaient des fous rires. On entendait dans le lointain les coups de klaxon des parents éloignés, la ville qui gémissait comme les rails du tramway sous la bise glacée de l'automne, et plus près de nous suinter des « chut » et claquer des gifles données à la volée aux enfants qui riaient trop fort.

J'arrivai essoufflé. J'avais dû me garer loin de l'entrée du bâtiment, devant laquelle stationnaient les ambulances et les fourgons cellulaires, les corbillards, les camionnettes des marbriers, les roulottes des pleureuses et des aumôniers, les charrettes à bras des fleuristes. Le hall était encombré de potées de chrysanthèmes et d'alstromérias associés à de la bruyère. Elles embaumaient, exhalant des arômes douceâtres de marrons grillés et de formol, et exprimaient plus de sentiments que les mots ne sauraient dire.

Je pris un ticket au distributeur, puis nous nous faufilâmes entre les brancards des grabataires, les fauteuils roulants, les proches qui attendaient debout, jusqu'à deux sièges gris en plastique moulé. La salle d'attente était bondée. Des vieillards cacochymes, mais aussi toutes sortes de personnes dans la force de l'âge, comme fauchées en plein élan. Des êtres décharnés ruminaient leur déveine, des personnes obèses commençaient à fondre comme de la cire. Sauf les enfants en bas âge occupés à vagir, s'attirant la pitié, tous attendaient leur tour, scrutant avec angoisse les numéros lumineux qui défilaient en chiffres rouges sur un écran suspendu au plafond.

Parfois, lorsqu'un légiste apportait un certificat à taper aux secrétaires, une porte battante s'ouvrait à la volée derrière les guichets, alors un court instant des effluves de lisanthius et de myrrhe, des flonflons de requiem et des rires de carabins s'échappaient en volutes des salles de soins. Puis on n'entendait plus que des pleurs étouffés et des toux catarrheuses, des murmures sépulcraux et des lamentos, et le bruit lancinant des moulins à prières, avec lesquels s'amusaient des enfants qui les avaient sortis d'une caisse de jouets posée dans un coin à leur intention. Sur une table basse traînaient des recueils de dernières volontés, des testaments pré-remplis, des formulaires de donation express, et des brochures publicitaires pour des voyages à destination des plages de sable fin du paradis.

Un jeune homme entra qui me ressemblait, menotté, livide, les cheveux coupés court sur la nuque. À peine assis, non loin de moi, entre les deux gendarmes qui l'escortaient, il me quémanda une cigarette. « La dernière », dit-il comme pour s'excuser, car il avait décidé d'arrêter, de toute façon, il allait bien falloir. « Pareil », fis-je, et je vis que quelques-uns autour de nous fumaient une dernière cigarette en buvant un petit verre de rhum, ce qui était tout ce que proposait un distributeur automatique installé à l'écart, près d'une porte discrète marquée « Bourreau ». Celle-ci s'ouvrit soudain, un homme passa la tête par l'entrebâillement, on eut dit une tête coupée, repéra le jeune homme et lui lança « Je vous prends tout de suite, comme ça, on pourra vous libérer », puis se referma avec le claquement sec d'un couperet qui tombe.

« C'est long, hein », dis-je à ma compagne, qui pressait ma main. Je savais qu'elle avait prévu de faire des courses avant de rentrer dîner seule à la maison, quand tout serait terminé, et je craignais pour elle que les magasins ne soient fermés lorsqu'on en aurait fini avec moi. Je lui dis qu'elle pouvait s'en aller si elle voulait, mais elle m'assura qu'elle tenait à rester jusqu'au bout, du moins aussi longtemps qu'on l'y autoriserait, et je n'insistai pas. Assise à ma gauche, une femme, avec pour dernier bagage un simple baluchon posé sur ses genoux, lisait d'un regard myope, en remuant les lèvres, les numéros qui apparaissaient sur l'écran. Quand je lui demandai poliment quel numéro elle avait, elle me regarda avec hébétude, et je compris qu'ignorante des consignes, elle avait omis de prendre un ticket en arrivant et qu'à tout jamais solitaire, elle allait devoir passer la journée dans cette salle d'attente, avant peut-être d'en être chassée le soir venu, renvoyée chez elle, condamnée à revenir demain. Je fus soudain pris de compassion. « Écoutez, lui dis-je, je vais vous donner mon numéro, c'est un très bon numéro, il va bientôt être appelé. Pour moi, ça ne fait rien, on m'a convoqué aujourd'hui, mais je ne suis pas du tout pressé, ils peuvent bien me reconvoquer seulement dans dix ans, même cent, cela m'est égal, au contraire. » « C'est vrai, ça ne va pas vous manquer ? », dit-elle confuse.

Je lui fourrai mon ticket dans les mains, elles étaient déjà glacées, et entraînant ma compagne, nous sortîmes dans le hall, slalomant entre les couronnes, les gerbes et les coussins de fleurs. Nous nous arrêtâmes un instant sous le porche. Du frimas ne restaient que des gouttelettes qui scintillaient au bout des branches comme de la nacre. Un écureuil fila. Au-delà des grilles du parc et de la ville, on apercevait les montagnes et les neiges éternelles, tout au bout le ciel bleu pâle. Nous éclatâmes de rire et nous embrassâmes. Puis, nous prenant par la main, nous franchîmes le rideau de pluie, de neige fondue et de larmes. Dans les allées, les feuilles saisies par la première gelée de l'hiver craquaient comme des gaufrettes. Nous traversâmes la ville en deuil, et, radieux, nous mîmes à courir vers les cimes.

PRIX

Image de Printemps 2017
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Virgo34 · il y a
J'ai été happée par votre histoire. Action et tristesse se côtoient. Une belle histoire.
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire. Merci.

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Scribouille · il y a
Mon imagination a fait des bonds à vous lire, je me suis crue d'abord sur un parking de supermarché, puis de funérarium pour un dernier adieu, dans une salle d'hôpital, j'ai même envisagé une sorte de grand-messe pour les malades dans un lieu saint...
Quel périple et finalement, cette attente où nous sommes tous d'être convoqués un jour ou l'autre, plutôt l'autre d'ailleurs.
Vous avez l'art d'embarquer vos lecteurs. Bravo.
je me demande comment j'ai pu rater ce texte qui date de plusieurs mois.

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Vrac · il y a
Faire la nique à la mort, c'est une belle expression, vous ne trouvez pas ? Merci pour ce joli récit des déambulations de votre imagination. Moi-même, je m'égare sans crier gare
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Celestine Troussecotte · il y a
Je pleurai comme un salix sepulchralis chrysocoma en lisant ton texte.
Trop de tristesse et trop d'amour...
coup de blues de Toussaint...
¸¸.•*¨*• ☆

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Vrac · il y a
Mouais. Comme les nymphes sont sensibles. Pourquoi pleurer, quand l’amour s’enfuit des saules chagrins comme un ruisseau, où pêcher des écrevisses. S’il y en a un dont les larmes ne sécheront jamais, c’est Aristée pleurant ses abeilles
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Celestine Troussecotte · il y a
Oui trop sensibles...
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Roxane73 · il y a
Un sujet de saison, traité de façon insolite, avec une très belle plume. De l'humour noir, qui devient souriant au final, grâce à la chute pleine d'espoir et de poésie. Un texte trompe-la-mort, d'une lecture très agréable. J'aime !
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Vrac · il y a
Et même trompette de la mort, pour rester dans les sujets, balades et recettes de saison. Encore que les champignons, farcis de métaux lourds et manquant de pluie, se réfugient peu à peu dans les natures mortes
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Corinne Vigilant · il y a
Intrigante lecture sur la mort. La fin est belle avec une jolie note remplie d'amour. Bravo
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Vrac · il y a
Merci beaucoup, votre commentaire me touche. Je vous invite à lire "Plus vénéneux tu meurs", pas pour un vote ( le texte n'est plus en compétition et je ne traque pas les votes), mais parce que le récit parle aussi de la mort, du suicide plus précisément, d'une autre manière. Alors, votre avis m'intéresse. Même si vous n'aimez pas, bien sûr !
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Corinne Vigilant · il y a
J'irai vous lire bien sûr !
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Louise Calvi · il y a
Faire la nique à la mort et refiler son ticket à qq de pressé. Il fallait y penser.
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Vrac · il y a
On y pense dans l'urgence
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Subtropiko · il y a
Au suivant !.. En tout cas, vous voilà au panthéon de mes auteurs.
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Vrac · il y a
Merci à nouveau. J'y suis d'autant plus sensible ici qu'il y est question de notre condition de mortels. Ce qui n'est pas "vendeur". Ravi d'entrer au panthéon ... de mon vivant
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Subtropiko · il y a
Je confirme ! Même pas besoin de trépasser pour y figurer.
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Eric Aspard · il y a
A peine un peu noir, c'est bien.
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Vrac · il y a
Merci pour votre lecture. Ici et en toute saison, la lumière change vite
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SakimaRomane · il y a
Ce qu’il y a de formidable avec vos textes (c’est mon avis) c’est que chacun d’eux est, en quelque sorte, un court- métrage…Il y a le texte mais également les images.
j’aime beaucoup :)

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Vrac · il y a
Merci beaucoup. Ecrire avec une caméra, j'aimerais
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Naliyan · il y a
Une ambiance, un surréalisme morbide, une fin pleine d'espoir... un texte qui capte l'intérêt.
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Vrac · il y a
Merci pour votre commentaire (qui du coup m'a mené à votre page, ce dont j'ai lieu de me réjouir). Avoir publié ce texte est extrêmement gratifiant, car les commentaires qui sont faits, témoignant très souvent du ressenti à la lecture, sont d'une grande variété. Bien mieux qu'une pluie de votes, cela illustre la liberté de la lecture. Ma foi, il y a un grand plaisir à avoir écrit une histoire qui permet toutes sortes de lectures
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