Un souvenir

il y a
2 min
783
lectures
62
Qualifié

"Et si écrire, c'était tout simplement ne plus taire cette âme en soi?" François Cheng  [+]

Image de Printemps 2021

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Il se souvient très bien de ce premier jour de mai passé sur une plage bretonne, une petite plage enclavée entre deux rochers. Il ne faisait pas encore très chaud, le printemps n’était guère avancé mais enfin il y avait du soleil. Il s’était placé à un endroit où d’un seul regard, il pouvait voir la crique en son entier et la mer toute proche.
Une grosse femme en robe fleurie était arrivée sur la plage, poussant devant elle avec difficulté, un fauteuil roulant sur lequel un homme jeune se tenait. Deux enfants les suivaient, accompagnés d’une femme brune les bras chargés de sacs. Ils s’étaient installés tout près de l’eau et les enfants avaient vite déballé des seaux et des pelles. La femme brune était belle. Il distinguait mal les traits de son visage mais il se rappelait les longues jambes et l’ombre souple qu’elle projetait sur le sable. Elle était allée toucher l’eau de ses pieds nus, était revenue vers l’homme dans la chaise roulante pour lui donner quelque chose oublié à son poignet puis s’était lancée dans la mer. Il ne sait plus combien de temps elle avait nagé, longtemps, très longtemps, d’une nage forte et puissante. Quand elle était sortie de la mer, quand elle avait tordu ses longs cheveux mouillés, la grosse femme l’avait enveloppée dans une serviette et elle était restée debout, la serviette sur son corps, immobile. Après, elle s’était assise doucement sur les genoux de l’homme du fauteuil. Celui-ci avait passé un bras autour de sa taille et de sa main libre lui avait caressé le dos, un endroit précis du dos qui devait garder une cicatrice connue de lui seul. Les enfants jouaient avec le sable, la grosse femme les surveillait, la robe remontée sur ses jambes solides. La mer était calme, le soleil était doux.
Oui, il se souvient très bien de ce premier jour de mai et de tout ce qui le suivit.
À la fin de l’après-midi, après avoir quitté la plage, sa vie lui était apparue simple, tristement simple. Il avait réalisé que rien ne pourrait sauver son mariage, que sa femme s’était éloignée de lui, que l’amour qu’elle lui avait porté du temps de leur jeunesse bénie était mort depuis longtemps et que ses illusions étaient vaines. Il avait rejoint sa voiture, le cœur lourd mais le pas allégé et avant de démarrer le moteur, il s’était regardé dans le rétroviseur, s’était dit : « J’ai vieilli » et au fond de lui, s’en était trouvé heureux.
À présent, il fait le tri dans sa mémoire et s’efforce de ne conserver que des souvenirs sans danger. Beaucoup ont été éliminés ; les souvenirs remords, les souvenirs regrets, les souvenirs un peu trop heureux. Il trie ses souvenirs comme on trie les photos d’un vieux carton oublié sur le haut d’une armoire. Il y en a pourtant un qui résiste au tri et reste ancré au milieu de sa mémoire, un souvenir qu’il chérit mieux que les autres, le souvenir d’un jour de printemps sur une plage bretonne où il s’était réfugié pour fuir une évidence douloureuse. Ce souvenir, il le protège des rayures du temps qui passe, du temps qui a passé.
Aujourd’hui, plus rien de sa vie ne ressemble à ce qu’elle était cet après-midi-là. Sa femme et lui se sont amarrés à d’autres histoires, d’autres amours. Il a balayé ses vieilles peurs, accru sa vigilance et il garde les yeux ouverts sur le présent.
La scène de la femme nageant pour l’homme dans son fauteuil, a inscrit dans sa vie, un désir nouveau.
62

Un petit mot pour l'auteur ? 5 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Phil BOTTLE
Phil BOTTLE · il y a
Bel écrit. Mais faire le tri des souvenirs peut-être dangereux... personnellement, je préfère les garder tous, y compris les mauvais, ne serait-ce que pour encore plus apprécier les bons..., les bons, les bruts, et les truands...
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
Entre les lignes d'une écriture totalement maîtrisée, s'insinuent une grande subtilité et une grande délicatesse de pensée. C'est ce mélange (rare) que j'aime dans vos textes, Camille.
Image de Camille Berry
Camille Berry · il y a
Merci infiniment Pierre-Yves! A bientôt pour d'autres lectures et d'autres échanges...
Image de Julien1965 Dos
Julien1965 Dos · il y a
Je découvre ce texte dans un train en direction de la Haute-Saône et le Majestic de mon enfance. Une lecture qui me berce tout en délicatesse et loin des souvenirs dangers...
Image de Camille Berry
Camille Berry · il y a
Trop beau ce commentaire! Merci Julien

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Anja

Aliénor Oval

Au milieu des immeubles vertigineux et innombrables de la cité grise, Anja avance avec sa mère, les cheveux gonflés par le vent qui s'engouffre aussi sous sa robe en coton jaune, sa préférée ... [+]