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Un simple évènement

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A. Nardop

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- Nom ?
- Martin.
- Prénom ?
- Paul.
Il s’agite sur sa chaise. Bien mis, jean et chemisette de marque, logo en évidence sur la poitrine (pourquoi payer cher si personne ne le sait). La cinquantaine aisée, chaine et gourmette pesante en or, alliance. Un homme solide, sympathique. Un notable. Chef d’entreprise, conseiller municipal depuis les dernières élections sur la liste – chez nous - un homme de poids, il le sait et le fait savoir.
- Écoutez, vous faites votre travail, je serai le dernier à vous en blâmer. Vous n’avez pas de temps à perdre, moi nous plus, vous m’avez entendu il y a deux semaines, tout est clair, l’affaire est terminée.
Le gendarme ne lève pas les yeux de son écran – Monsieur Martin, nous devons être très précis, un homme est mort, une jeune fille a disparu. Vous êtes le seul témoin de ce meurtre. Les quatre personnes inculpées ont reconnu les faits et vous ont mis hors de cause, vous n’avez rien à craindre mais comprenez qu’il ne peut rester aucune zone d’ombre sur les faits survenus ce vendredi quatre mai et sur le rôle de chacun des intervenants.
- La petite Laura (il essuie une larme) son père travaille pour moi depuis plus de dix ans, c’est une amie de ma fille, je les ramenais souvent du collège, elle jouait chez moi, y dormait parfois. C’est terrible, vous ne pouvez pas savoir dans quel état nous sommes. Toute ma famille. Toute la commune en fait. Si nous avions été élus plus tôt ce centre d’accueil de demandeurs d’asile n’aurait jamais été implanté chez nous et rien ne serait arrivé.
- Je vous rappelle que nous ne savons pas ce qui est arrivé à Laura.
- Tout le monde le sait les journaux l’ont écrit, c’est ce Gibril et maintenant qu’il est mort bien malin qui la retrouvera.
- Reprenons votre emploi du temps ce vendredi si vous me le permettez.
- Je vous ai déjà tout dit mais puisque c’est nécessaire allons-y. Ce jour-là, comme tous les vendredis, j’étais à mon bureau de huit heures à midi, je suis rentré déjeuner chez moi avec mon épouse et je suis retourné au travail à treize heures.
- Directement ?
- Oui directement, où voulez-vous que j’aille ?
- Laura a quitté le collège après la cantine et personne ne l’a revue depuis deux semaines.
Martin sursaute – Nous sommes là pour parler de Laura ou de l’affaire Gibril ?
- Gibril. Excusez-moi. Mais deux affaires aussi graves dans notre village où il ne se passe jamais rien, comprenez que nous y pensions en permanence.
- Gibril, oui parlons-en. Je lui ai sauvé la mise il y a un mois. Il narguait le village, attendait la petite à la sortie du collège, ils se promenaient main dans la main, roucoulaient sur les bancs publics. Les jeunes du collège lui ont cassé la gueule mais ils continuaient plus discrètement à se voir. Un jour le père de Laura m’a dit qu’il allait le tuer si ça continuait. C’est moi qui lui ai fait comprendre qu’il allait être expulsé, qu’à la mairie nous y veillerions, qu’il pouvait compter sur nous. Il s’est un peu calmé. J’aurai du le laisser faire. Laura serait encore là.
- Donc ce vendredi après le travail ?
- Je ne voulais pas rentrer chez moi, je m’étais un peu disputé à midi avec mon épouse. Je suis passé au club de boules, nous avons bu quelques pastis et c’est là que nous avons appris la disparition de Laura.
- Le pastis, beaucoup ?
- Pas mal oui, mais vous le savez vous avez fait pratiquer une alcoolémie à tout le monde après les évènements.
- Le meurtre.
- Si vous voulez.
- Vous apprenez donc la disparition puis.......
- Je demande à mes quatre employés qui étaient là de venir à la mairie voir si nous pouvions être utiles et nous sommes tous partis faire une battue avec les parents et les habitants pour essayer de la retrouver. Sans résultat comme vous le savez.
- Puis ?
- Nous revenons à la nuit tombée, nous n’avions pas de lampes sinon nous aurions continué toute la nuit.
- Devant le CADA vous croisez Gibril qui rentrait lui aussi.
- Oui et c’est là que mes jeunes l’ont coursé et se sont mis à lui taper dessus.
- Deux personnes qui discutaient devant la porte vous auraient entendu crier (le gendarme prend un feuillet sur son bureau) : « Salaud, c’est toi qui l’as tuée », il s’est sauvé en courant et vous auriez crié alors à vos employés : « attrapez le, c’est lui qui l’a tuée ».
- Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais le témoignage de ces noirs analphabètes qui passent la journée à fumer et à boire me semble de peu de valeur.
- L’un d’entre eux est journaliste en République Démocratique du Congo et l’autre médecin en Syrie.
- Peut-être cela ne change rien à mon jugement. Je ne sais pas si j’ai crié ou ce que j’ai crié, nous avions trop bu.
- Je note. Donc vos employés partent en courant et vous les suivez.
- Je les suis mais à distance, je ne suis plus tout jeune et avec mon travail vous comprenez que je ne peux pas faire de sport comme je le voudrais.
- Vous les rattrapez, vos employés s’acharnent à coup de pieds sur le corps de Gibril, que faites-vous.
- Je leur demande d’arrêter mais il y avait comme une odeur de sang et ils semblaient devenus fous, ils m’auraient frappé. Je me suis écarté et j’ai appelé la police. Quand vous êtes arrivés tout était fini. Il était mort.
- Parfait, je crois que ce sera tout, quelques précisions pourtant encore.
Martin est soulagé, il se laisse aller sur sa chaise, répond au sourire du gendarme.
- Je suis à votre disposition, je suis là pour vous aider.
- Votre entreprise ferme les vendredis après-midis au titre des RTT, vous étiez seul dans l’entreprise le vendredi quatre mai après-midi.
- Oui comme tous les vendredis après-midi. Je ne vois pas le rapport.
- Personne ne peut témoigner de votre présence.
- Non en effet mais je ne vois toujours pas le rapport entre ma présence à mon travail l’après-midi et un évènement survenu le soir.
- Un meurtre, pas un évènement. Un autre point si vous le voulez bien, vous étiez inscrit au semi-marathon de la commune au mois d’avril, vous avez fini douzième. Vous êtes plutôt en bonne condition physique et il semble que vous n’ayez pas pu suivre vos employés et sans doute empêcher le meurtre de Gibril.
- Effectivement, mais depuis un mois j’ai eu beaucoup de travail, je ne me suis pas entrainé et puis j’avais beaucoup bu ce soir-là.
- L’alcoolémie de vos employés est importante mais la vôtre correspondrait plutôt à la consommation d’un verre ou deux.
- Je supporte très mal l’alcool. Où voulez-vous en venir ?
- Un dernier point. L’ADN. Vos vêtements et ceux de vos employés portent des traces du sang de Gibril.
- C’est normal, j’ai essayé de le réanimer avant de m’apercevoir qu’il était mort.
- À propos de Gibril, il a passé la journée du quatre mai à la préfecture pour régulariser son dossier de demande d’asile. Vos vêtements portent donc des traces de son ADN ce qui est explicable mais portent aussi des traces d’ADN et de sang de Laura. Nous sommes vendredi 18 mai 2018, il est 16 heures 15, vous êtes placé en garde à vue dans le cadre d’une enquête pour enlèvement et séquestration de mineure, crimes auxquels pourront s’ajouter viol, assassinat et incitation au meurtre en bande organisée. Je pense que vous devriez contacter votre avocat monsieur Martin.

PRIX

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Dimaria Gbénou · il y a
Dommage que je ne suis voter. Je like et m'abonne toutefois pour ne rien rater de vos nouvelles œuvres. Je saisis l'occasion pour vous inviter à voir mon œuvre " sous le regard du diable" si vous avez le temps ".
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Laurence Bourgeois · il y a
A défaut de pouvoir voter, "j'aime" cette oeuvre aux discours ciselés, une dose de suspens bien comme il faut, pour ce soir c'est agréable à lire. Merci ! A bientôt pour de nouvelles oeuvres (le concours pour celle-ci est-il terminé ?) D'ici-là, si vous avez envie d'aller faire un tour à "La piscine" (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-piscine-4), votre avis m'intéressera ! Merci et bonne soirée, Laurence
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A. Nardop · il y a
Merci de votre visite, si vous avez aimé j'en suis heureux et le classement est bien peu de chose comparé au plaisir qu'ont peut-être eu quelques personnes à ma lecture et au mien à la votre.
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Isabelle Lambin · il y a
Un interrogatoire rondement mené
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A. Nardop · il y a
Merci.
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MCV · il y a
C'est assez réussi (et bien écrit!). Je trouve juste que la fin était un peu attendue...
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A. Nardop · il y a
Effectivement ce n'est pas un thriller à grand suspens. Le but était plutôt militant. Merci d'avoir aimé.
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MCV · il y a
Oui, ça j'avais bien compris. C'est un exercice difficile, un texte militant et littéraire en même temps...
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Hervé Mazoyer · il y a
Un polar très reussi...en fait j ai pas lâché l enquete jusqu à la chute finale. Ce texte est addictif. Content d être tombé dessus. Bravo. Et merci.
Je suis en finale d automne de la catégorie nouvelle avec le péril vert. A la condition que ce texte vous plaise vous pouvez lui apporter votre soutien si ce n est pas encore fait. Trés amicalement.

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A. Nardop · il y a
Merci de votre visite.
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Dominique Alias Suna Descors · il y a
On se croirait dans un film policier. Jolie journée.
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A. Nardop · il y a
Merci de cet avis, c'était le but.
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Joëlle Brethes · il y a
Un texte que je regrette de ne voir que maintenant alors que le concours est terminé… Désolée !
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A. Nardop · il y a
Aucune importance, l'important c'est de l'avoir lu et d'avoir aimé. Merci à vous.
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Utilisateur désactivé · il y a
Les apparences ne prouvent rien, tel est pris qui croyait prendre. Un joli petit texte qui nous invite à la réflexion.
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A. Nardop · il y a
Merci de cet avis, le message est en effet plus important que l'intrigue.
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Gérard Aubry · il y a
Je me doutais de la fin sinon il n'y avait d'histoire courte! Il aurait fallu un roman ou un film comme "garde à vue"! Mais bravo, et bonne idée! G.A. Avez-vous lu mon "Labo de la peur"? Non! Ah! Bon!
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A. Nardop · il y a
Oui, texte sans ambition de grand suspens, simple petit message. Merci de votre avis.
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