4
min

Un samedi après-midi comme les autres

Image de Virgo34

Virgo34

667 lectures

564

Samedi 15 heures. Je suis devant ma télé allumée mais je ne la regarde pas vraiment car l'image n'est pas bonne. C'est comme ça quand le temps est à la pluie. Je somnole. Aurai-je des visites aujourd'hui ? Voilà deux semaines que je ne vois personne.
Au moment où le film commence à être intéressant, la porte, qui n'est jamais fermée à clé, s'entrouvre. Ici, à la maison des tilleuls, on n'est pas vraiment chez nous. On n'a pas de clé et n'importe qui peut entrer, même si on n'est pas là....

- Bonjour, Maman !

C'est ma fille . Elle vient quand elle peut les samedis après-midi pour se donner bonne conscience. Elle ne m'embrasse pas, elle est toujours pressée. Elle n'aime pas venir ici mais elle m'y a placée et se fait violence pour me consacrer quelques minutes chaque semaine.

- Bonjour, ma chérie. Je suis contente de te voir. Tu n'as pas amené les enfants ?

Les petits-enfants... Autrefois, les miens m'adoraient. Ils se disputaient mes genoux. Je les ai souvent gardés, lavés, cajolés, endormis. Je ne les reconnais plus quand ils viennent me voir, deux fois par an. Ils ont grandi, ils ont oublié leur mamie.

- Que fais-tu dans le noir, maman ? Ouvre tes volets et éteins ta télé.
- Oui, maintenant que tu es là, je n'ai plus besoin d'elle.
- Il n'y a pas d'activités le samedi ?
- Si, mais je t'attendais. Le samedi, il y a pétanque à 4 heures, mais lancer une boule trop lourde pour moi, ça ne m'intéresse pas.
- Tu devrais y participer. La pétanque, ça détend.
- On y va toutes les deux ?
- Ben non, maman, je n'ai pas le temps...

Evidemment, le temps... Elle n'a jamais le temps... Le temps, il manque à tout le monde, alors que nous, ici, on en a trop et on ne sait pas quoi en faire.

- As-tu reçu la carte postale que je t'ai envoyée de Londres ?

Bien sûr que non. Je ne suis pas vraiment certaine qu'elle me l'ait envoyée. Quand elle part en voyage, elle oublie tout et surtout sa mère.

- Non ! Je la recevrai peut-être la semaine prochaine, si on ne me la vole pas pour le timbre, comme toutes les autres.
- Maman, ça sent mauvais ici, aujourd'hui !

Le week-end, il n'y a pas assez de personnel et la corbeille de la salle de bain, qui contient les couches sales, ne sont pas toutes vidées. Alors, je respire cette odeur toute la journée.

- Ça sent comme d'habitude, ma chérie !

Silence. Ma fille est occupée à fouiller dans son sac. Elle en sort son téléphone et se met à pianoter sur son clavier. Je ne sais pas ce qu'elle fait tout le temps dessus. Ça doit être intéressant...
J'en profite pour la regarder... Et, comme d'habitude, mes souvenirs ressurgissent. Elle n'a pas changé, elle a toujours ses beaux yeux verts qui lui viennent de son père. J'aimerais tant la prendre dans mes bras et l'embrasser, comme quand elle était petite, mais je n'ose pas. Je sens mauvais. Je n'ai droit à la douche que le dimanche. De toute façon, je ne pense pas qu'elle en ait envie. Qui aurait envie de se coller à moi ? Pourvu que ces doux souvenirs ne me quittent jamais...

- Je t'amènerais bien dehors, mais il fait un peu froid et il crachine. Tu es mieux ici.

Le vent, la pluie, le chaud, le froid... J'aimerais les sentir sur ma peau, sentir ce que je vois de ma fenêtre, l'odeur du dehors.... Me sentir vivante... Exister... Mais il fait soit trop froid, soit trop chaud.
L'été, on a peur que je me déshydrate au soleil et l'hiver que je gèle. Au printemps, il fait encore trop froid, en automne encore trop chaud. Mieux vaut rester à l'intérieur, bien à l'abri de tout ce qui pourrait me rendre malade.
Si je suis malade, je risque de ne pas pouvoir participer à la prochaine partie de pétanque. Pire, je pourrais mourir. Mieux vaut rester dedans et être en bonne santé pour attendre tranquillement la mort qui ne viendra peut-être jamais.

- Je comprends.
- Bon, je dois y aller. Il faut que je prépare le dîner. Les enfants m'attendent. La prochaine fois, ils viendront avec moi, maman. Je sais que je te dis ça tout le temps, mais cette fois, je les forcerai.
- Au revoir, ma chérie. Je t'aime.
- Bye, maman, on se voit la semaine prochaine.

"Bye, maman", en regardant son téléphone... Jamais une parole gentille... Jamais un geste tendre. Elle a honte de sa mère.
Elle est restée moins d'une demi-heure. Elle n'a pas dit grand-chose... ou des mots qui ne veulent rien dire. Une visite pour se déculpabiliser d'avoir placé sa vieille mère dans un endroit aussi misérable.
Je suis fâchée, je suis triste...
Pourquoi je suis ici ? Pourquoi je suis encore en vie ? Pourquoi terminer ma vie dans cet endroit si triste ?
Je suis impuissante face à mon propre destin. Je n'y peux plus rien. je peux seulement repasser en boucle de vieux et merveilleux souvenirs, ma seule échappatoire.
Mon corps ne veut pas mourir mais je m'éteins de l'intérieur. Peut-on mourir de l'âme avant de mourir du corps ? A quoi sert cette vieillesse, cette attente patiente de la mort qui ne veut pas venir ?

Ma fille est sortie. Je m'approche de la fenêtre pour la regarder s'en aller. Elle est sur le parking. Que de belles voitures ! Elles sont plus belles que celles de mon temps. J'aurais aimé ça, apprendre à conduire. Ma fille lève les yeux vers moi. Elle a fait sa B.A. et peut repartir tranquille.
Je rejoins mon fauteuil devant la télé que j'ai rallumée. C'est toujours le même film qui m'endort... Je recommence à somnoler.

- On va bientôt manger.
- Je m'en fiche.
- Pardon ?
- Je m'en fiche qu'on mange bientôt, la bouffe est dégueulasse.

Elle s'approche de moi.

- Ne me touchez pas !
- Madame Dumas, calmez-vous !

Je perds tout contrôle de moi-même. Je ne sais plus ce que je fais. Le coup est parti tout seul, peut-être même deux, sur son visage. De l'énergie que je ne me connaissais pas. La sonnerie qui retentit, un appel est lancé. Des hommes en blouse blanche pour me tenir. Des cris. Une douleur dans le dos. Le sol. Mon corps qui se débat.

- Laissez-moi tranquille !

Une piqûre. La tête qui tourne. Mes yeux se ferment. Mon corps se ramollit. On finit pas me lâcher, tranquillement. Je meurs.

La lumière blanche dans le tunnel ! Le film de ma vie  ? Je vois mon mari. je danse avec lui. Il m'embrasse. Mes amis sont là aussi. Tout le monde chante. Mes enfants s'amusent sur la pelouse avec notre chien. Je suis belle, j'ai trente ans. Je retrouve ma maison. Il fait soleil, les oiseaux chantent et l'air est tiède. La mort, c'est doux. La mort, ça dure combien de temps ? Toute l'éternité ? Je revois ma vie en détails... Je suis heureuse.

- Madame Dumas, madame Dumas ! C'est Martine, votre aide-soignante préférée. Est-ce que ça va mieux ?

PRIX

Image de 2019

Thème

Image de Très très courts
564

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Fabienne Maillebuau
Fabienne Maillebuau · il y a
Très touchant, réaliste, et plein d'incompréhension entre deux générations, et puis cette mort tant attendue, qui à la fin s'éteint pour un retour à la vie, avec cette phrase assassine et cynique. Je vote, merci pour cette belle invitation, Virgo.
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Je savais que ça vous plairait. Merci à vous d'être venue sur ma page.
Image de Fabienne Maillebuau
Fabienne Maillebuau · il y a
Merci Virgo34
Image de Joan
Joan · il y a
Un texte poignant ! Comme l'a dit Lange Rostre, il est difficile de commenter cette détresse. L'égoïsme, l'indifférence… on voit cela trop souvent.
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Hélas !!!
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Merci, Joan.
Image de Champolion
Champolion · il y a
"on n'a pas de clé et n'importe qui peut entrer...même si on est pas là..."
Un style implacable au service de la description de ce naufrage dramatique.
Je ne l'avais pas lue à l'époque,la tête dans les Nouvelles et dans les TTC...
Mes voix,tardives mais sincères.
Champolion

Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Merci pour votre lecture, même tardive.
Image de Hervé Mazoyer
Hervé Mazoyer · il y a
Une evocation lucide de la vieillesse qui fait froid dans le dos....la semaine derniere ma mere m a demande si je serai la pour elle quand elle perdra son autonomie...on ne doit jamais negliger nos aines...ils ont fait de nous ce que nous sommes...beau texte mais cruel ... comme l est la vie.
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Oui, nous y sommes bientôt, tout le monde y passe... Alors, autant s'en préoccuper quand on en a le pouvoir.
Image de Lange Rostre
Lange Rostre · il y a
Difficile de commenter autant de détresse.
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Merci d'être venu la lire.
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Tellement vrai. Tellement tristement vrai.
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
En effet... Merci pour votre lecture.
Image de Ousmane Waraba Sanoh
Ousmane Waraba Sanoh · il y a
Un magnifique texte.
Je l'ai bien aimé !
Je vous invite à lire et soutenir le mien déjà en finale
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-quete-du-depassement-de-soi

Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Merci.
Image de krabouif
krabouif · il y a
C'est tres émouvant...Tres vrai aussi ..
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Merci.
Image de Marie
Marie · il y a
Sur un thème devenu, hélas,classique, tu as écrit un texte véritablement poignant !
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Merci, Marie.
Image de Subtropiko
Subtropiko · il y a
Poignant de bout en bout, grâce au monologue intérieur parfaitement maîtrisé. Ma voix, et un mot en messagerie.
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Merci.