Un sac à main en peau de chien

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En compétition

Romancier et poète, mon besoin d'écrire est maintenant vital depuis que je suis à la retraite. J'ai trouvé l'initiative de short édition très originale et qui colle parfaitement à notre temps  [+]

Image de Été 2020

François est en chasse. Je le vois renifler, poser sa truffe sur tous les objets, les flairer avant d’examiner l’étiquette en haussant les épaules. Je sais exactement ce qu’il pense : tout ceci est trop cher. On n’a pas idée de vouloir offrir un cadeau aussi dispendieux à Madeleine ! Pourtant, c’est ce qu’elle désire : un sac à main d’une grande marque et venant de cette boutique.

Le plus curieux, c’est que nous avons assez d’argent pour pouvoir lui payer n’importe lequel, même le plus onéreux, mais mon cousin est comme cela : le chien d’arrêt prétend toujours souhaiter ne pas se faire avoir. Pour ma part, je déteste cette expression : se faire avoir ! Si quelque chose me plaît, et si j’en estime le prix raisonnable, je l’achète. Mais le rapiat ne l’entend pas ainsi. Alors, il fouit les rayons, explore les coins les plus reculés du magasin, et, s’il le pouvait, irait mettre ses naseaux dans l’arrière-boutique.

Je sens l’atmosphère se distendre entre nous, d’autant que j’ai déjà fait mon choix : une pochette de chez Hermès, au cuir très bien travaillé et aux couleurs arc-en-ciel. Je suis sûr que notre tante sera heureuse de le recevoir pour ses soixante-dix printemps. Il ira parfaitement avec le type de tailleur qu’elle adore porter, mais lorsque le pitbull a aperçu l’étiquette, j’ai cru qu’il allait montrer les crocs. Comme j’ai insisté, il m’a regardé avec ses yeux de molosse et n’avait qu’une seule envie : me mordre jusqu’au sang.

Pendant que je discute avec la vendeuse pour connaître les garanties, la façon d’entretenir le sac et savoir si notre parente pourra l’échanger, le cerbère continue ses battues. Presque à quatre pattes, il s’attaque maintenant aux étagères du bas. Il ne manquerait plus qu’il lève la jambe pour déposer sa marque de radin sur les objets, et, ainsi, en décroître la valeur. S’il le pouvait, je crois qu’il le ferait.

Bredouille, il revient vers nous, les babines tombantes. Le mâle dominant va attaquer, je le vois dans ses yeux. Il s’en prend à la pauvre commerçante qui ressemble pourtant à un magnifique caniche tout juste sorti de chez le toiletteur.
— Vous n’auriez rien en solde ? Ou bien, un sac à main qui aurait un petit défaut et qui serait bradé à moitié prix ? aboie-t-il sur un ton bagarreur.
La responsable du magasin ouvre des yeux offusqués, comme si ce malotru souhaitait maculer son pelage tout propre en s’ébrouant.
— Monsieur, vous n’êtes pas aux puces… ou chez Taty ! Je vous fais un paquet cadeau, Madame ? déclare-t-elle en me suppliant du regard.

La manœuvre est trop grossière pour le canidé. La femelle a tenté de lui saisir son os. Crime de lèse-cabot !
— Catherine, il n’est pas question que nous prenions cette merde ! Il n’en est pas question une seconde ! Viens, on change de boutique. J’en ai repéré une un peu plus loin.
Je suis prise entre deux feux : celui de mon cousin qui me fusille du regard, et celui du caniche qui me supplie de ses yeux de chien fidèle.
— François, je ne sais pas pourquoi je t’ai amené ici ! Madeleine a toujours souhaité posséder un sac venant de ce magasin, alors tu me laisses faire ! Madame, je le prends et vous pouvez l’empaqueter !
C’en est trop pour l’honneur canin qui baisse les oreilles, signe d’une agression imminente. Ce n’est plus un aboiement qui sort de sa gorge, mais un long jappement rauque qui descend dans les graves, alors que la vendeuse ne sait plus ce qu’elle doit entreprendre !
— Mademoiselle, ne faites rien, nous partons, éructe-t-il en saisissant ma main de sa grosse patte.

Je lui résiste en tirant sur sa laisse, et me cabre.
— Écoute François, tu es un épouvantable radin, et ta mesquinerie nous emmerde depuis que tu es tout petit ! Je ne comprends pas pourquoi tu refuses de prendre ce sac, car je te signale que nous avons reçu l’argent de toute la famille pour le payer. Je te signale aussi que c’est toi qui as donné la somme la moins importante avec tes pauvres petits dix euros ! Alors, je te le dis tout net, tu me fais chier ! D’ailleurs, tu fais chier tout le monde avec ton avarice congénitale. Il est temps que tu le saches !

Le pitbull n’avait jamais entendu de tels propos. Il cache sa queue entre ses jambes et m’observe comme si j’étais soudain devenue la femelle dominante de la meute. Je le vois hésiter, peser le véritable poids de ma colère avant de se coucher à plat ventre. Mais, auparavant, il tente un ultime jappement :
— Mademoiselle, nous le prenons, évidemment, mais pour le prix, pourriez-vous nous donner quelque chose ?
Je fais un signe discret à la vendeuse pour qu’elle accepte. En bonne commerçante, elle sait qu’il lui faut sauver la face du molosse.
— Avec plaisir, Monsieur. J’ai un petit porte-monnaie qui irait très bien avec le sac !

Je m’empresse de payer pendant que le caniche se dépêche de tout emballer. Nous sortons alors de la boutique, lorsque le cabot me dit :
— Tu vois, il faut toujours montrer que c’est le client le plus fort. Si je n’avais rien demandé, nous n’aurions rien eu de plus !
En bonne psychologue, je ne réagis pas, sachant très bien qu’il faut toujours laisser au mâle dominant l’impression qu’il domine vraiment !

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Ikouk OL · il y a
Scène de la vie de tous les jours. L'avarice n'est-elle pas un "canin" défaut? J'aime votre texte, découvert par ailleurs dans Micronouvelles. (-;
Oserais-je vous inviter à lire la Chartreuse en lice pour Shortpaysages(https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chartreuse)

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Gérard Muller · il y a
Merci Ikouk. 4 voix pour votre Chartreuse (j'ai habité Chambéry pendant ma jeunesse !)
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Ikouk OL · il y a
Merci Gérard pour votre soutien
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Joe Zef · il y a
Je me suis demandé jusqu'à la dernière ligne si les protagonistes étaient humains ou canins!... en fait je me le demande encore. Superbe et savoureux à souhait.
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Gérard Muller · il y a
Merci Joe, c'est une vie de chien !
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Maria Angelle · il y a
La comparaison edt a propos
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Olivia Maurel · il y a
Excellente analogie, très bien menée et très agréable à lire ! Bravo !
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Norsk · il y a
Excellent! Métaphore canine très bien menée et très drôle ! François n'a certainement rien tiré de cette histoire !
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Gérard Muller · il y a
Merci pour le commentaire qui de la race.
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Line Chatau · il y a
Ah, le cousin! La comparaison avec avec un molosse est savoureuse! Mais mieux vaut aller faire ses courses seule!
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Gérard Muller · il y a
Merci Line. Un molosse peut quand même vous protéger des mauvaises rencontres !
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JLK · il y a
Les sacs sont meilleur marché... aux Puces.
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Gérard Muller · il y a
Merci JLK. En plus, ils ont du chien !
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Gina Bernier · il y a
Trop bien cette histoire, elle me fait sourire de grand matin! Un cousin qui a du "chien" celui-ci est plein de défauts.... franchement j'aime.
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Marie Quinio · il y a
J'adore le "on n'est pas aux puces" ;) Une chiennerie bien matée au final ;)
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Zutalor! · il y a
Monsieur,
Ce TTC m'outre davantage que le premier que j'ai lu voici quelques minutes. (N'en croyez rien également.)
Les aventures de cette cousinade partie shoppinguer au bénéfice de leur tantine sont tout simplement ébouriffantes, bien allantes, et parfaitement négociées, mais... Mais pourquoi, je vous le demande, avoir attribué, s'il vous plait, "François" comme prénom à votre chien de chasse ? Pour la cédille, peut-être, qui adoucirait son côté furet ?
...
Je vais vous dire : je crois que vous auriez tout aussi bien pu l'appeler "Groçon".
Au plaisir de vous lire...

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