Un rêve fou de Léonard

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« Qui veut faire l’ange fait la bête » (Pascal)

Ses parents l’ont prénommé Léonard, en référence au génie de la Renaissance. Est-ce pour cela que Léonard est féru de sciences ? Toujours est-il qu’il veut depuis sa prime enfance devenir inventeur : pour ses douze ans, ses amis lui ont offert une reproduction de l’homme de Vitruve, et l’année suivante il a acheté celle de la Joconde, à l’occasion d’une visite au Louvre. Il s’est passionné pour les sciences, toutes les sciences. Il a lu les biographies des plus grands savants, et n’ignore rien d’eux, ce qui stupéfie ses amis : étudiant en école d’ingénieur, Léonard n’a que vingt ans. Le grand Albert et autres n’ont pas de secret pour lui. Tout l’intéresse, y compris les sciences occultes. La quête des alchimistes le fascine. Relisant Notre-Dame de Paris, alors que la cathédrale est encore chaude de l’incendie qui l’a ravagée, il n’a d’yeux que pour le personnage de Claude Frollo, l’archidiacre tourmenté lors de ses veilles par l’alchimie.

C’est alors que germe un désir fou chez Léonard More. Les savants qu’il admire ont consacré à leurs travaux leurs jours, mais aussi leurs nuits. Pourquoi perdre son temps à dormir ? Et si l’on parvenait à inventer la pilule qui empêche de dormir ? Non pas deux ou trois jours, comme peuvent déjà le faire des militaires engagés dans des opérations, mais des semaines, des mois, des années, toute une vie ! Que de temps gagné ! Finies les heures passées à ne rien faire, étendu, inerte, comme un mort. Tel le docteur Faust tenté par Méphistophélès, Léonard est désormais assailli sans relâche par cette obsession : inventer la veille éternelle, grâce aux progrès de la science !
Au lieu d’avoir deux existences, l’une vouée au travail et aux relations sociales et familiales de jour, l’autre consacrée au sommeil la nuit, l’invention de Léonard permettrait de vivre deux existences, par le gain de la vie nocturne. L’apprenti ingénieur se voit déjà célébré dans le monde entier, loué par toute l’humanité, reconnaissante d’avoir conquis grâce à lui une seconde vie. Une bouffée d’orgueil envahit son esprit, son cœur s’emballe, un sourire radieux illumine son visage. Ses yeux enfiévrés luisent. Il pousse un grognement d’aise.
Son invention va changer le sort de l’humanité. Tout ce temps libéré à l’avenir ouvre des perspectives illimitées. Le champ des possibles se présente alors comme un vaste jardin que l’humanité n’a plus qu’à cultiver. Ayant du temps, l’être humain va pouvoir inventer ce qui lui est nécessaire. Et Léonard de songer à un de ses rêves les plus chers : désormais, sauver la planète devient possible ! Les premiers projets d’intervention en Antarctique, en vue de lutter contre la fonte des glaces, ou de dépollution du septième continent, dont la presse s’est fait l’écho, ne lui semblent plus des lubies, puisque des moyens humains considérables sont libérés. L’homme est disponible pour son destin.


Grâce à ses connaissances exceptionnelles en chimie, Léonard est convaincu d’avoir trouvé la molécule qui maintiendra éveillé. Il pense avoir détenir la solution pour élaborer la pilule qui mettra fin à l’emprise du sommeil sur l’esprit humain la nuit. Il ressent l’exaltation d’un découvreur de monde. Il est le nouveau Colomb, le Magellan du XXIe siècle ! Sur le petit miroir qui orne sa chambre, à côté de l’homme de Vitruve, il contemple l’Inventeur ! Il lui semble apercevoir sur son front une petite ride, à laquelle il n’avait pas prêté garde jusqu’à présent. Peut-être est-ce la fatigue... Sa vue est un peu brouillée. L’essentiel, pour lors, c’est de nommer cette molécule révolutionnaire. Il songe au « léonardium »...
Un vertige le prend. Il s’avise alors qu’il n’a rien mangé depuis plus de dix heures.... Absorbé par ses pensées, Léonard a oublié son corps, et ses appétits. L’heure n’existe plus. Pour se concentrer, dans sa petite chambre d’étudiant transformée en laboratoire improvisé, il vit dans le noir, n’ouvrant plus sa fenêtre pour ne pas se laisser distraire par la lumière du jour. C’est qu’un matin, un oisillon est entré, profitant de ce que la fenêtre était ouverte. Léonard a alors fait sortir l’intrus, mais son esprit n’a pu s’empêcher de songer au vol de ce visiteur ailé, à la liberté de ce sauvage voyageur... Constatant, au bout d’un temps qu’il lui était impossible de quantifier, que son esprit avait vagabondé, Léonard a pris, ce jour-là, la résolution de se retrancher dans sa chambre comme dans un bunker. La vue sur la Loire ne doit plus le détourner de son grand projet.
Quant à ses partiels, organisés la semaine prochaine ou la suivante, il ne sait plus trop, advienne que pourra... Il n’est pas allé en cours depuis un certain temps. Que doivent penser ses professeurs et ses camarades, alors qu’il a jusqu’à présent été un brillant étudiant, assidu et passionné ? S’ils savaient ce qui occupe son esprit, ils le supplieraient de poursuivre ses recherches, sans se préoccuper de ses examens. Son ventre, en revanche, entend faire respecter ses droits, et réclame qu’il se nourrisse. Pour faire l’affaire, un carré de chocolat, un morceau de pain, un peu rassis, car il n’a bien évidemment pas pris le temps de faire les courses, et l’on est dimanche... Ce qui compte, c’est son invention. Le léonardium va sauver l’humanité. Notre découvreur en est persuadé.


Avant que Léonard ne mette la touche finale à son invention, et s’apprête à avaler la pilule artisanale qu’il a conçue, pour vérifier son effet, son regard est attiré par le journal qui traîne sur son bureau. Les titres, effroyables, évoquent un contexte international des plus inquiétants, et des faits divers sordides. Un frisson d’horreur parcourt littéralement le corps du jeune homme. L’être humain n’est-il qu’un tordu ? Plus puissant que la mâchoire d’un monstre dans ses pires cauchemars, un doute affreux le tenaille. Et si son invention allait aggraver le sort de l’humanité ? Et si des êtres malintentionnés la détournaient, pour asservir les hommes ? Sans sommeil, on pourrait se transformer en être-machine, auquel il ne serait pas nécessaire d’accorder de repos. Léonard tremble, la sueur perle sur son visage. Et si une femme ou un homme peut travailler jour et nuit, ne risque-t-on pas de faire perdre son emploi à la moitié de l’humanité ? Et s’il allait provoquer le malheur de cette dernière ? Léonard avait la sensation d’un gouffre ouvert soudain à ses pieds.
Tourmenté, le futur ingénieur ressent des maux de tête terribles. Il se sent mal, très mal. Son regard tombe alors sur la reproduction de la Joconde qu’il a accrochée au mur de sa petite chambre. Mona Lisa semble lui sourire, d’un sourire énigmatique et serein qui lui serait personnellement destiné. Derrière elle, le paysage vaporeux peint grâce à la technique du sfumato, qui confère au tableau du maître une atmosphère onirique.
Léonard s’endort, épuisé. Un sourire aux lèvres, il rêve, l’absolu de nouveau à sa portée.

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