Un rêve éveillé

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Déjà deux heures que nous ronronnons de concert. J’entends sa respiration et il y a un instant, elle devait percevoir la mienne. Je sais que moi aussi j’ai ce ronronnement. Non ! Ce n’est pas un ronflement, juste une petite musique apaisante au petit matin après une nuit agitée. Nous en sommes encore à la phase de découverte, nous ne savons pas tout l’un de l’autre, mais déjà il y a une irréfragable complicité entre nous. Au plus profond de moi je sens que nos battements et nos frôlements sont à l’unisson, un rythme doux et régulier, celui de la vie qui frappe à la porte. Pourtant, nous ne nous connaissons que depuis un peu plus de six mois. Et pourtant ! Que d’émotions j’ai ressenties, d’heures passées à lui raconter ma vie, mes turpitudes, mes joies, mes déceptions, la mélodie inachevée de ma petite existence. Et pourtant ! Je ne la vois que sporadiquement, une nuit sur deux, ou plutôt simplement une matinée sur deux, car nous ne pouvons pas nous retrouver avant le petit matin. Il est probablement inutile de vous expliquer pourquoi. Cela va de soi. Vous souriez n’est-ce pas ? Ne mentez pas, je le sens, vous souriez. Vous vous dîtes que notre histoire est d’une banalité navrante. Peut-être, et pourtant ! Il y a quelque chose d’exceptionnel dans cette rencontre, quelque chose d’indicible que beaucoup d’entre vous ne connaîtront jamais. Je sens bien, au plus profond de moi, que je lui dois la vie. C’est vrai, je sens bien qu’il y a entre elle et moi quelque chose de consubstantiel. Quoi ? Je ne saurais l’expliquer très exactement. On dit que dans une relation, ce sont les premiers instants, les premières heures, les premiers jours et surtout la première nuit qui sont les plus beaux moments d’une rencontre. Peut-être, mais je n’en suis plus si sûr. Pour moi, ces premiers instants ont été assez difficiles. Je n’étais pas préparé à cette rencontre. Ma vie était finalement plutôt bien réglée avec ses habitudes et ses surprises, juste ce qu’il faut pour que mon équilibre se maintienne sans rupture. Son entrée dans ma vie a été disruptive. D’un seul coup il m’a fallu tout reconsidérer. On ne change pas facilement des habitudes bien ancrées. Elle a fait irruption dans ma vie d’un seul coup, sans prévenir. Les événements se sont en quelque sorte imposés à moi, elle était d’une telle évidence. Elle n’est pas vraiment belle, mais elle a un charme indéfinissable, un charme comme on le dirait d’un enchantement ou d’un ensorcèlement. Dès notre première nuit, ou plutôt notre première matinée comme je vous l’ai déjà dit, j’ai senti que nous échangions plus que des moments de magie, plus que des silences entendus. C’était comme si c’était mon sang qui coulait en elle et réciproquement. Il y avait une unité de sang dans une même unité de temps entre nous. Quand nous nous retrouvons, encore maintenant, j’ai le même sentiment d’un même sang irriguant nos deux existences. A chacune de nos séparations, je perçois distinctement que sa vie semble marquer une pause, comme si celle-ci voulait s’arrêter, comme si elle retenait sa respiration en attendant nos retrouvailles dans moins de 48 heures. Et je ressens très exactement la même chose, c’est pour moi une simple pause, un arrêt sur image, je suis en apnée. Je sais que je ne résisterai pas à l’impérieuse nécessité de la revoir au petit matin dans moins de deux jours. C’est vital, ma vie en dépend, je le ressens au-delà de tout entendement, de toute rationalité. Souvent, je me dis que je vais la quitter, que notre relation est contre nature, qu’on ne peut pas fonder une relation sur des rencontres épisodiques sans espoir de construire une nouvelle vie, sans que je puisse concevoir de nouveaux projets. Je pense souvent qu’à défaut d’avoir un passé commun, nous pourrions concevoir pour nous deux un avenir meilleur que ce qui fait notre quotidien actuellement. Mais il n’y a rien à faire ! Est-ce le rythme doux et la musicalité de ses soupirs ? Est-ce la langueur voluptueuse de son ronronnement ? Je n’arrive jamais à sortir de la tiède torpeur dans laquelle elle me plonge à chaque fois.
« Monsieur ! », dans un demi-sommeil, j’ai cru entendre une voix. « Monsieur ! », cette fois, j’entends plus nettement une voix qui me hèle. Je ne saurais dire si je suis dans un rêve ou si je suis éveillé. Peut-être suis en train de rêver que je me réveille, mais je ne perçois rien pour le moment. « Je suis dans un train », me dis-je, car je suis balloté de droite et de gauche. « Monsieur ! », cette fois plus de doute, la voix s’est faite plus vive et je sens bien que ce n’est pas un train qui me secoue. Je tente, dans un dernier effort, d’ouvrir au moins un œil. J’y arrive difficilement après bien des efforts. Une femme me sourit, je la reconnais, c’est elle qui m’a accueilli quand je suis arrivé ce matin de bonne heure pour « la » rejoindre, elle qui est à côté de moi. Je me tourne, « elle » s’est endormie. « Bonjour Monsieur, je suis Laure l’infirmière, je suis désolé de vous réveiller mais c’est terminé pour aujourd’hui. Je vais vous débrancher ». En quelques minutes, elle me sépare d’ « elle ». J’ai faim et je suis fatigué, mais heureux, comme la dernière fois, comme à chaque fois. Je sais que j’ai un nouveau permis de vivre pour quelques jours, mais je sais également que je ne peux pas rester éloigné d’ « elle » bien longtemps, j’ai trop besoin d’ « elle ». Laure me libère et je fais mes premiers pas. Je suis hésitant, comme hébété de me retrouver les deux pieds sur terre. Je vais pour partir quand Laure me rattrape. « Monsieur, n’oubliez pas votre dialyse dans deux jours à 7 heures précises. Bonne journée ». J’esquisse un sourire et je hoche la tête. Je regarde brièvement celle qui dans peu de temps ronronnera à nouveau à côté de moi pour que je continue à vivre.
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BREBION Denis · il y a
J'aime beaucoup ce texte !
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Franck Steinmetz · il y a
Merci
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Sylvie Talant · il y a
Le thème est très original. Si le narrateur en plus de s'attacher à son appareil de dialyse, ce qui se comprend tout à fait, ne lui avait pas prêté à elle des sentiments de réciprocité j'aurais été totalement embarquée.