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Un requiem très cher payé

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Fred Panassac

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397 voix

En compétition

Confutatis maledictis
Flammis acribus addictis

Les maudits, couverts de honte,
Seront voués aux flammes ardentes.

Solange frémit. Sa main devient moins sûre, pour la première fois depuis le début de la messe de Requiem.

La violente imprécation du texte, la forme obsédante de la composition, martelée sombrement par le chœur et l’orchestre, glacent son âme et la saisissent, et ce sont les voix féminines, célestes, qui tout doucement dans le Voca me, lui redonnent un semblant de sérénité.

Solange Arpège est la chef de chœur du prestigieux ensemble choral Crescendo, renommé pour ses interprétations d’une large palette d’œuvres du répertoire sacré, de l’époque baroque à nos jours.

Elle a choisi de diriger elle-même plusieurs parties du Requiem de Mozart pour accompagner son époux jusqu’à sa dernière demeure.

Les choristes, ses choristes, perdent l’un des leurs : Pierre Arpège faisait partie du pupitre des ténors.
Tristesse et admiration subjuguent la chorale tout comme les amis présents dans l’église.

Quelle force d’âme, quelle abnégation ! Solange réussit à diriger la chorale malgré son chagrin et le choc de la disparition brutale de son mari. Décidément, c’est une femme exceptionnelle.

Lacrimosa, dies illa...
Ce jour sera un jour de larmes.

Portés par la voûte en berceau de l’église romane, les notes du Lacrimosa s’égrainent, pures, cristallines comme les larmes de l’assistance recueillie.

Solange donne toute la mesure de son talent et le chœur livre une interprétation poignante comme jamais, attentif au moindre geste de leur dirigeante.
Non, loin d’être une simple interprétation de la partition écrite, le chant qui s’élève ce jour-là des voix regroupées derrière l’autel est une prière vivante.

Et les pensées de Solange s’égarent, tandis que ses mains toujours expertes plient chaque exécutant à ses moindres volontés.

Entre les ponctuations musicales de la cérémonie, Solange s’assoit et laisse libre cours à ses réflexions, comme absente du lieu où son entourage dit adieu à son époux.

Dire que Mozart n’a composé que huit mesures du Lacrimosa, songe-t-elle.
Elle connaît cette histoire par cœur, le mythe construit autour de cette œuvre la hante.
Süssmayr, le pâle disciple qui imita l’écriture de Mozart pour présenter le manuscrit du Requiem au comte Walsegg, ne possédait pas le centième du génie de son professeur.

Que de mensonges, que de dissimulations ont présidé aux destinées de cette œuvre sublime !
L’homme en noir, l’émissaire du Comte, qui vint porter une avance à Mozart au nom de son commanditaire, exigea le secret absolu en même temps que la livraison rapide de cette Messe des morts.

L’œuvre devait passer pour une composition du comte Walsegg, dont l’épouse arrachée prématurément à son amour passionné ne méritait rien de moins qu’un Requiem composé par son veuf inconsolable.
On peut être en deuil et ne pas perdre le sens de sa réputation, se dit encore Solange.
L’une des faiblesses de ce Comte était de se prendre pour un artiste.

Nul autre que le grand Mozart ne devait composer pour lui.
Et lui, le Comte, se parerait des plumes du paon.

Mais Mozart ne termina pas son Requiem car la mort vint le surprendre en pleine composition.
Plusieurs subalternes durent s’atteler à la tâche de terminer l’œuvre, afin que le Comte règle la note, et puisse s’attribuer les notes !

Ces huit premières mesures du Lacrimosa, son tragique testament, sont les dernières de la main de Mozart.

***** *****

Toi, Pierre, de testament tu n’en as pas fait, tu n’en as pas eu le temps, songe encore la veuve, plongée dans un proche passé tumultueux.

Mensonges et dissimulation, là aussi.
Tu ne digérais pas le ratage de ta carrière musicale.
Les morceaux que tu composais, je les améliorais, la touche finale, c’était moi, et sur le programme des concerts, seul ton nom figurait.
Puis je suis devenue ton écrivain-fantôme.
Ton petit nègre adoré, comme tu me disais en m’embrassant tendrement.
Sourire sur les lèvres, malice dans les yeux.
Et moi je fondais.
J’acquiesçais.
Ces transpositions jazzy de chants de Noël, ces harmonisations contemporaines applaudies à tout rompre après chacun de nos concerts de Crescendo, c’était moi et toujours moi qui les avais trouvées et composées.
Tu étais simple choriste mais glorieux compositeur.

Je dirigeais mes œuvres, tu récoltais les honneurs.
Par amour, j’ai accepté ce jeu de dupes.
J’ai dû m’extasier sur ma propre musique.
Écrire ton mémoire pour que tu puisses devenir chef de chœur à ton tour, et qui sait, prendre ma place un jour prochain.
J’ai encore accepté.
Je t’aimais.

Et puis un jour où comme d’habitude tu papillonnais avant de partir, tu as oublié ton téléphone à la maison.
Il a sonné et je suis tombée sur l’échange de messages torrides avec Ariane, la jeune bombe sexuelle qui fait office de soliste « pour dépanner », dans le pupitre des sopranes.

Toi qui déchiffres si bien, qui déchiffrais si bien, devrais-je dire, tu t’étais fait un devoir de devenir le répétiteur des choristes ne maîtrisant pas le solfège.

Ah, oui, elle a chanté sur ta musique, la belle Ariane.
Tes leçons ont été rentables. Le concert fut une réussite.
L’après-concert, moins.

Les marches de l’escalier de notre cave étaient mal en point depuis un moment déjà.
Je t’avais demandé de les consolider, tu n’avais jamais le temps.
Un soir j’ai pris la boîte à outils et je les ai réparées à ma façon.
Le lendemain, tandis que tout le Conservatoire pouvait témoigner que j’assurais mes cours, tu faisais un vol plané et allais te fracasser le crâne sur les casiers à bouteilles, cinq bons mètres en contrebas.
Les secours, prévenus dès mon retour, n’ont rien pu faire pour toi.

La messe s’achève. Pour toi j’ai dirigé le Requiem et mes choristes y ont cru, m’ont portée comme je les ai portés. Mais il y a longtemps que j’ai perdu la foi et mon cœur est vide. Je n’ai pas de remords.
Je dois supporter maintenant encore un peu la présence d’Ariane et ses condoléances hypocrites.
Grand bien lui fasse.
Elle ne sait pas que je sais.

PRIX

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En compétition

397 VOIX

CLASSEMENT Très très court

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Sylvie Neveu · il y a
Riche de tout, Fred. Superbe !
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Fred Panassac · il y a
Merci Sylvie pour votre soutien et pardon pour le retard !
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Felix Culpa · il y a
Ce texte est un bijou, un chef-d'oeuvre, dirigé de main de maître ! Mes 5 voix chantent avec vous Fred !
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Fred Panassac · il y a
Merci Félix !
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je ne me suis pas donc trompé, Maestro !
C'est de la musique en l'air!
Continue!
Mes points

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Fred Panassac · il y a
Merci Mohamed d’être venu visiter ces lieux et assister à ce concert funèbre !
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Michèle Dross · il y a
Parmi vos textes, Fred, c'est celui-ci que je préfère ! Bonne chance à vous.
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Fred Panassac · il y a
Merci Mélanie d’avoir parcouru ma page, et d’avoir apprécié ces quelques notes tragiques inspirées de Mozart et de son Requiem.
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JACB · il y a
Un savoureux parallèle dont je n'aurais jamais pensé qu'il me mènerait sans fausse note à la cave. Pas de bémol à cette histoire mais plutôt du panache !***** Bonne continuation Fred
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Jacqueline d’avoir écouté ce concert mozartien et de l’avoir trouvé à votre goût !
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Paul-Marie Dessaint · il y a
La messe est dite...
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Fred Panassac · il y a
...et c’est bien dit de votre part, merci Paul-Marie !
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Anne Marie Menras · il y a
J'espère que ce n'est pas du vécu dans votre chorale ! J'apprécie comme toujours le côté historique de vos nouvelles. Celle-ci n'échappe pas à la règle. Mes voix.
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Anne-Marie !
Je vous rassure, dans ma chorale, « la musique adoucit les mœurs » mais le cadre d’un chœur se prête bien à des frissonnements !

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M. Iraje · il y a
Deux histoires pour le prix d'une. Je suis comblé.
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Fred Panassac · il y a
Merci M.Iraje !
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coquelicot Coquelicot · il y a
sur les notes de ce requiem, montée en puissance de la musique, on sent venir le hic, le grincement de rouage. Jusqu'au final éblouissant de haine et de vengeance. Agnus dei, dona nobis pacem. Mes 5 pardon !
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Fred Panassac · il y a
Merci Coquelicot pour ton très beau commentaire, Mozart approuve ! Merci pour ton soutien !
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RAC · il y a
Je vais y songer à chaque répèt... Argh, c'est hard ! Un petit côté Barnaby...
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Fred Panassac · il y a
Ah ma réponse ne s'est pas enregistrée, j'étais venue vous dire que Barnaby me convient bien comme référence, et vous souhaiter de belles répétitions mais sans penser à des vengeances musicales. Je suis désolée si j'ai plombé l'ambiance. Ce n'est que de la fiction, en réalité tout se passe bien mieux ! Belle journée !
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