Un psy (2)

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J’avais quitté mon boulot le 13 décembre. J’avais un peu de temps devant moi. Alors un jour, je me suis décidée à appeler le cabinet médical que j’avais fréquenté à l’adolescence pendant une bonne dizaine d’années. J’ai demandé à la secrétaire si le Docteur P. travaillait toujours là.

- Ah ! Vous n’avez pas de chance, il vient de partir en retraite... Hein Jeannine, c’est ça ?... Oui, il est parti le 13 décembre, vous n’avez pas de chance ! Vous désiriez lui parler ?
- Oui, en effet. J’avais juste une ou deux questions à lui poser.
- Ca ne va pas être évident ! Vous savez, je ne peux pas vous communiquer son adresse personnelle.
- Je comprends.... Dommage... Dites-moi, vous fait-on souvent ce genre de demande... revoir quelqu'un qui vous a suivi après quelques dizaines d’années ?
- Oui, ça arrive. Ca me semble tout à fait normal. Nous avons souvent des patients qui reviennent au bout d’un certain temps, soit pour consulter de nouveau soit pour d’autres raisons. Ah tenez, maintenant que j’y pense, je crois que le Docteur P. donne encore des consultations de temps en temps dans un institut pour jeunes handicapés. A Villard-Pommeret,... C’est ça, hein, Jeannine ?.... C’est ça... Villard-Pommeret !
- Je vais peut-être essayer de le contacter par ce biais, alors. Merci beaucoup et bonne journée à vous !
- De rien... bonne journée également !

Pendant toutes ces années, j’avais pas pensé une seule fois le recontacter. En vrai, rien que d’y penser ça me faisait flipper. Je me disais que peut-être, il trimballerait avec lui des relents de toute cette vieille période, que rien que de l’entendre, ça me collerait juste un cafard d’enfer. En fait, je voulais pas en savoir plus. Je voulais oublier, passer à autre chose. J’étais trop contente d’avoir réussi à m’échapper de ce truc.

J’ai envoyé un mail à l’institut Villard-Pommeret pour dire que je cherchais à le joindre. Quelques jours plus tard, la secrétaire m’a répondu qu’elle lui avait fait suivre.

Et puis le temps a passé, j’ai retrouvé du boulot. Un jour, en plein après-midi, je reçois un appel d’un numéro inconnu. Je pouvais pas répondre.

- Bonjour, je suis le Docteur P. Je crois que vous avez cherché à me joindre... Je ne travaille plus, je suis en retraite, mais je vais de temps en temps à l’IME Villard-Pommeret.

C’était tout. Je rappelle, ça décroche pas, je laisse un message. Toujours rien. J’attends quelques temps, et puis je le recontacte. L’appel est coupé au bout de deux sonneries. Silence. Alors j’envoie un courrier à l’institut où il travaille encore. Je lui demande s’il accepterait de me rencontrer, que j’ai juste une ou deux questions à lui poser.

Il me rappelle encore. Je reconnais immédiatement sa voix grave et calme au débit maintenant plus lent.

- Bonjour. Madame...., ou Mademoiselle, V., c’est ça ?
- C’est bien moi en effet....

Avec la famille, les choses ne s’étaient guère arrangées. Je disais souvent à ma mère 'Il faut qu’on cause ! On peut pas, toujours, se contenter de la pluie et du beau temps, ou bien de ce qu’on a mangé à midi.... Il faut qu’on cause...' Mais dès que j’essayais de rentrer dans le sujet, elle me disait toujours ‘Tu veux encore régler tes comptes ? Le Docteur P. me l’avait bien dit : les gens comme toi (elle disait en parlant de moi, les gens comme toi), les gens comme toi finissent toujours par se retourner contre leurs parents et contre tous ceux qui les ont aidés....’.

C’était son dernier mot, celui avec lequel elle signait toujours la fin d’hostilités qui n’avaient même pas eu le temps de commencer, ou bien, au contraire, comme on veut, au choix, continueraient comme ça de plus belle puisqu’il était impossible de parler de quoi que ce soit qui eût pu y mettre fin d’une façon ou d’une autre. ‘Tiens, autrement j’ai eu Tante Agnès, elle m’a dit qu’elle passerait ce week-end. Tu sais qu’Astrid attend son troisième ?’ Elle embrayait toujours sur un sujet tiré de son inépuisable bibliothèque d’anodin, une anecdote de derrière les fagots qui détournerait la conversation et lui permettrait de se planquer, encore, comme elle avait toujours si bien su le faire pendant toutes ces années.

Je le revois, là, assis placidement derrière son bureau, les yeux mi-clos, réfléchissant tout en prêtant une oreille distraite à mes élucubrations à la mise au point de la prescription qu’il compte m’octroyer à l’issue de notre entrevue. Il s’apprête à remplir une petite fiche cartonnée, verte, de son écriture médicale de pattes de mouche. C’était hier. Je devine à l’instant les réponses qu’il va me faire aujourd’hui.
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