Un prédateur froid

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Un cri perçant déchira le voile de l’aurore glaciale qui se levait. Devant la découverte macabre qui venait d’être faite, et dans l’air gelé de ce matin, pouvait-on avoir autre réaction pour espérer briser la glace qui s’était emparée du corps de la petite Lisa ? Dans la pénombre du jour levant, les sanglots de sa mère avaient alerté les voisins, qui étaient sortis aussitôt. Intrigués, interloqués, ils étaient venus voir ce qui pouvait causer la douleur stridente d’une femme comme une lame acérée sur un mur de glace. Qui pouvait dormir encore après avoir vu cette scène digne d’un -15°C ? Personne. Même le sommeil s’était congelé.

L’horreur était dans cette image d’une petite fille de six ans désormais sans vie. Elle venait d’être retrouvée à la lisière de la maison de son parent (mère célibataire). Le corps de Lisa était à moitié dénudé. Ses vêtements déchirés sans hiérarchie témoignaient d’une amère violence. Les traces sur son corps relataient presque sans complaisance des derniers instants sauvages et barbares. Le sang, séché, cristallisé par le froid de la mort, criait encore comme de chaudes larmes qui ne supplient que liberté et délivrance. Mais tous ceux qui regardaient ne l’entendaient pas ainsi. Les esprits, comme sclérosés par l’hiver du lieu, n’entendaient que vengeance et justice. Mais envers qui ? Si coupable il y en avait.

Quelqu’un avait vite fait d’appeler la police qui débarqua presqu’instantanément sur les lieux. Personne ne les attendait, dans un monde où l’on est plus en insécurité qu’en sécurité. La foule nombreuse, venue par compassion ou par curiosité se retrouva dispersée, ou tout au moins, repoussée à bonne distance du périmètre de sécurité. Lisa se trouvait encore dans les bras de sa mère. Celle-ci avait fusionné avec sa fille ; muette, vide, perdue... qui pouvait donner l’exacte mesure des douleurs qu’elle endurait à ce moment ? Ses bras semblaient crispés autour de celle qu’elle appelait affectueusement Liz, sa raison de vivre. Lorsqu’on lui enleva le corps de sa fille on l’entendit reprendre vie, toute haletante, la voix tremblante : « ma fille, laisse-moi mourir avec toi... laissez-moi mourir avec elle » criait-elle.

Une seule raison faisait supporter, d’une part le drame pathétique d’une mère séparée de la chair de sa chair, et d’autre part la présence de ces intrus dans leurs tenues noires, blanches ou bleues qu’on appelait policiers. Et c’était de répondre à la question : qu’est-ce qui s’est passé ? Après les premiers relevés sur place, les auditions et interrogatoires, aucune ne réponse ne fut trouvée. Quelques jours plus tard, le médecin légiste livra un rapport qui donnait froid jusqu’à la moelle osseuse.

Au moment où l’on découvrait le corps vers six heures ce matin-là, la petite était morte une heure plus tôt. Vingt-trois traces de contusions sur le corps, dont onze sur le visage, portés par des mains. L’un des coups portés à la tête entraina une hémorragie intracérébrale immédiate chez la victime qui survit néanmoins en état d’inconscience (comme le montrait les traces de vomis sur son corps et ses vêtements). Sans prise en charge rapide, la victime décéda dans les minutes suivantes. Des lésions vaginales ont été recensées, ainsi que des saignements rectaux. Du sperme a enfin été prélevé sur le corps et les vêtements. La jambe gauche brisée ; les phalanges des doigts broyés. Lisa était donc morte assassinée, après avoir été violée, dans une violence insoupçonnable. À la teneur des coups, le légiste conclut à un agresseur fort, âgé d’environ trente ans.

En possession du profil d’un agresseur sans humanité, la police devait se montrer très décisive. Sous d’autres cieux, l’enquête serait déjà clôturée au regard des éléments obtenus. La police scientifique se serait mise en branle et aurait obtenu l’ADN du violeur tueur, son nom dans une base omnisciente de données et un mandat pour être confronté devant un juge des faits en cause. Mais sous les tropiques, ces informations qui se retrouvèrent sur la place publique comme un kongossa (commérage) de polichinelle ne suscitèrent qu’émotion et vague d’indignation autour d’une rengaine essoufflée : « je suis LISA ». Quoi de plus ? Rien. Comme si à coup de likes et de partages l’on pouvait ressusciter Lisa ou lui rendre justice.

Tout ce qu’on savait c’était que Lisa était allée se coucher la veille avec sa mère. Vers deux heures, cette dernière alla dans les WC externes à proximité de la maison. Lisa dormait. La maman avait vraisemblablement oublié de verrouiller la porte à clé en revenant se coucher. Elle affirma que le mécanisme de la clé n’était pas facile pour l’enfant. Un policier essaya et constata effectivement que la serrure coinçait avant le deuxième tour ; ce qui nécessitait une force et un tact qu’une enfant de six ans ne pouvait avoir. Ainsi, la police conclut que soit l’assassin était entré dans la maison en traversant sans effraction la porte, soit Lisa était sortie à sa rencontre. Et une piste étrange n’était pas à écarter, les deux se connaissaient peut-être. Qui pouvait le savoir ?

L’histoire avait attiré l’attention d’une femme. Celle-ci se rappela d’un détail qu’elle partagea avec la police. La nuit des faits, dans les environs du lieu du crime, vers 4h30, elle avait vu une petite fille, une peluche dans les mains, monté dans la voiture blanche d’un homme mûr. Malgré l’obscurité de la rue, l’ampoule allumée de la voiture permettait de les distinguer clairement. Elle avait trouvé cela bizarre mais pas suffisant pour s’en inquiéter. Cette femme reconnut la petite Lisa parmi les six photos proposées. Dans un ouf mal camouflé, le policier qui dirigeait la séance pensa que l’on tenait peut-être le meurtrier. La femme fit ensuite une description de la voiture et de l’homme en question. Alors, la police lança une chasse à l’homme. Mais après plusieurs jours, l’on était encore dans l’impasse.

Un des agents crut bon d’informer la mère des détails sur le suspect recherché. La mère s’en fût profondément troublé et pensa reconnaitre la description. Elle fit part de ses intuitions à la police, au sujet d’un homme qu’elle avait connu six ans plutôt, et leur remit une photo de lui. Dans la journée, le suspect fut arrêté. C’était le même homme que la femme témoin avait vu à 4h30. Elle confirma son témoignage en désignant le suspect parmi sept hommes. Et elle reconnut sa voiture.

Sa maison fut fouillée, rien ne fut trouvé pour l’inculper. L’on passa sa voiture au peigne fin, toujours rien. L’homme nia les faits lorsqu’on le confronta. L’interrogatoire dura trois jours. Et puis, un détail lui glissa à la dernière seconde. Il dit : « qu’ai-je à faire avec une gamine venant à peine d’avoir six ans ? » Comment savait-il que Lisa venait d’avoir six ans ? Si le public connaissait l’âge de Lisa, il ignorait ce détail. En réalité, la petite avait six ans trois semaines. Et parmi les personnes qui le savaient, il y avait son père.

Au même instant, les enquêteurs apprirent que l’on avait retrouvé dans une poubelle près de sa maison un sac contenant une peluche avec de fines traces de sang et de vomis moisis, des bouts de tissus semblables aux vêtements de Lisa et une photo. Face à ces derniers éléments et notamment la photo, le prévenu changea d’attitude. Il raconta que ivre, il décida d’aller chez son ex pour voir sa fille. La mère avait fui avec Lisa après son accouchement il y a six ans. Le salon était éclairé, il vit Lisa qui jouait. Il l’appela et elle le reconnut instinctivement. Elle ouvrit sans difficulté la porte qui était bien verrouillée. Ils allèrent à sa voiture et il fila avec elle. Mais possédé par un esprit démoniaque qui l’avait transformé en monstre, il ignorait ce qui s’était passé ensuite.

Les preuves scientifiques furent établies. Sur la photo dans le sac, l’on pouvait lire le sourire de cristal de Lisa portée par son père, celui à qui elle ouvrit la porte innocemment, ignorant qu’il deviendra son prédateur froid au cœur gelé pratiquement à -15°C.
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