Un portrait corsé

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Pourquoi on a aimé ?

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Image de Printemps 2020

Il faisait un café extrêmement fort. Certains prétendent même qu’il en est mort. Quand on était de passage chez lui, il valait mieux éviter de s’en faire offrir une tasse. Ça vous ravageait l’intérieur. Mais lui, imperturbable, persistait à défendre sa manière de faire percoler un liquide qui n’était certainement pas que de l’eau versée sur la mouture qu’il avait préparée. Celle-ci - je soupçonne qu’il s’agissait de Robusta plutôt que d’Arabica - était concassée de manière si fine qu’une poussière éthérée s’élevait, en l’absence de tout courant d’air, lorsqu’il soulevait le couvercle de son moulin, une fois que le moteur électrique qui l’équipait avait terminé sa stridente tâche. Le moulin en question, qui ne ressemblait à rien de connu, remplissait également la fonction de percolateur. L’adjuvant liquide était introduit sur le côté de l’appareil et chauffé à grand renfort de vapeur odorante, laquelle renfermait une étrange acidité. Certains ont noté que lorsqu’il lançait son moulinage, la lumière de la pièce baissait d’intensité jusqu’à l’arrêt complet de l’engin. Personnellement, je n’ai jamais assisté à un tel phénomène, ne l’ayant visité qu’à des périodes où la pièce n’avait nul besoin d’être éclairée. Je dois ajouter que l’allure de l’appareil laissait à penser qu’il s’agissait là d’une fabrication artisanale bricolée à l’aide de pièces détachées n’ayant rien à voir avec cette destination.
Bref, comme il faisait une consommation immodérée de ce à quoi on ne pouvait dénier l’appellation de café, même si l’origine des grains et leur torréfaction restaient un mystère, vint un moment où il sembla décliner et s’enfoncer dans une espèce d’affectation nerveuse proche de la danse de Saint-Guy. À force de tremblements, il ne parvenait désormais plus ni à verser les grains droit dans le réceptacle du moulin, manœuvre source d’une perte conséquente de matière première, ni à appuyer son pouce de manière suffisamment continue et prolongée sur l’interrupteur de l’appareil pour obtenir le degré de mouture souhaitée. Je lui conseillai alors, à l’occasion d’une visite rapide motivée par la légitime inquiétude que j’éprouvais pour sa santé, d’acheter du café moulu au supermarché du coin plutôt que de s’obstiner dans cette tâche ingrate de confection de son propre café. Suite à quoi, il se mit à se répandre en imprécations virulentes contre les produits industriels, le café en grains de la grande distribution, les pseudo-variétés de café moulu, en visant particulièrement les dosettes, invention démoniaquement commerciale et gustativement désastreuse, comparée à cette merveille qu’il persistait penser pouvoir produire et consommer. Il avait d’énormes poches sous les yeux, signe évident d’un déficit de sommeil, et tremblait de tous ses membres en s’adonnant à cette fureur frénétique. Je renonçai à le convaincre, et le quittai sans qu’il insistât pour me servir une tasse. Je me dis qu’à la réflexion il était plus atteint que je ne l’imaginais, en repensant au bizarre sifflement qui sortait de ses lèvres lorsqu’il vomissait son venin contre le café du commerce.
Un hiver passa. Au début du printemps, je repassai chez lui, espérant que la raison l’avait emporté, et qu’il avait fini par abandonner ce breuvage toxique sur intimation de la faculté, voire d’un ami proche. Il n’y avait personne chez lui, la maison semblait désertée. J’appris par un voisin, sous le sceau du secret, car une promesse avait été faite qu’il fallait respecter, qu’il était parti dans un pays lointain, on ne savait où exactement, pour faire provision de grains à café, dans un fatras d’explications compliquées mêlant le commerce équitable, la production bio et la juste rétribution des cueilleurs de baies. La date de son retour était inconnue.
On ne le revit pas. Si bien qu’on ne sut jamais ce que contenait son café exactement. Après quelques années, j’appris par hasard qu’il venait d’être déclaré officiellement décédé, et qu’un vague cousin héritait de la maison. Dans le mois qui suivit, un déplacement professionnel m’amena dans les parages. Je décidai de faire un saut à la vieille demeure. Je trouvai le cousin installé dans les lieux depuis peu. Il n’avait jamais entendu parler d’un café particulier, et avait été fort étonné de trouver là un appareil dont il avait eu beaucoup de peine à imaginer l’usage. Il avait été encore plus étonné de découvrir dans deux grands bocaux une dizaine de vipères pétrifiées dans l’alcool, qui le regardaient de leurs yeux morts du haut de leur étagère.
Je me gardai de lui suggérer une explication, mais ressentis un haut-le-cœur rétrospectif, à la pensée des litres de « café » que nous avions dû ingurgiter pour ne pas vexer notre ami. Quelques semaines passèrent. Je me mis dans la tête de récupérer, à titre de souvenir, le moulin bricolé dont le cousin n’avait sûrement rien à faire, s’il ne l’avait pas purement et simplement jeté. Au téléphone lorsque je lui en fis la demande de rachat, j’eus la surprise d’entendre le même sifflement qui m’avait si fortement intrigué, il y avait longtemps, lors de ma dernière visite avant la disparition de mon ami. Le cousin déclina mon offre.
Sollicité plus tard par d’autres que moi, il ne répondit plus au téléphone, et je ne pus jamais récupérer le moulin. Un incendie, d’origine certainement criminelle, détruisit la maison quelques mois plus tard. On ne retrouva aucune trace ni du cousin, ni du moulin.

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Claire Barde Cabusson · il y a
Oh oh quel joli texte, dense, brut, brûlant et qui se lit d'une traite, comme une tasse de bon café ! Quel suspense ^^
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Fabienne Maillebuau · il y a
Beaucoup de suspens et de rebondissements autour de ce café, mon vote tardif, toutes mes félicitations!
Je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/fille-de-lair-garcon-deau. Merci ARAR71

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M. Iraje · il y a
Bravo ! Une belle "recommandation" méritée.
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Mar · il y a
A voté pour ce texte ...
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Jean-Luc Feixa · il y a
Trés bon moment de lecture. Une bonne intrigue bien menée. Mes voix. Je suis également en finale avec ma nouvelle peinard. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/peinard
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M. Iraje · il y a
What else 😀😀😀 !?
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Christouillette BLOGU · il y a
je confirme mon intérêt pour ce récit bien mené qui nous entraîne dans l'imaginaire et dans l'étrange.
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Nelson Monge · il y a
Un excellent moment de lecture, porté par une intrigue originale. Mes voix !
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Ulys Van Tilsen · il y a
Comme disent tous ceux qui aiment la Mort Subite : In coffea venenum !

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