Un poète

il y a
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C’est une futaie remarquable que baigne un timide soleil d’octobre ; une chênaie-hêtraie nervurée de ruisseaux. Ses sous-bois sont jonchés qui de glands, qui de faînes, qui de feuilles tombées à l’automne naissant, allant du jaune au brun au cuivre et au rouge. Un souffle froid et âpre, surgi des frondaisons, fait bruisser la nature et craquer les rameaux. Allongés sous un chêne au tronc droit et puissant, que creusent des sillons aux teintes rose et ocre : deux hommes. Sur leurs faces blafardes auréolées de mousse, le feuillage ajouré d’une branche tortueuse se dessine en ombre chinoise. Lovés l’un contre l’autre, dans leurs tenues froissées, ils frissonnent. Resserrant son étreinte, le plus âgé des deux murmure quelques vers, jaillis d’un autre temps... celui de l’insouciance. " La nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles " . Il se rêvait poète ; chez lui, ses carnets l’attendent. Sa mère aussi, qui se languit de lui.

Le ciel, à présent, s’est obscurci, camaïeu de noir et de gris. Les contours des arbres se font moins nets : aquarelle aux pourtours incertains.
- Je ne vois plus rien !
C’est le plus jeune qui a parlé, vingt ans à peine ; sa voix trahit son angoisse, lui que la pénombre effraie. Dans un ultime effort, l’aîné le berce, comme il bercerait un enfant ; et sa main lui caresse les cheveux, et sa voix lui susurre ces mots appris par cœur : " J’étais un arbre en fleur où chantait ma jeunesse, / Jeunesse, oiseau charmant, mais trop vite envolé "...
- C’est toi Pierre ? S’inquiète le cadet.
- Non, non, ce n’est pas moi. Ce sont les grands chênes qui parlent, écoute-les.
" J’ai passé plus avant : les arbres et les plantes / Sont devenus chez moi créatures parlantes. / Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ? "
- Ah... C’est beau !
Pierre sourit : voilà qu’il fait parler ces gaillards séculaires. L’artifice lui plaît.

Dieu qu’il fait froid, songe Pierre. Où sont les autres ? Viendront-ils me chercher ? Le plus jeune s’est tu ; plus un râle, plus un souffle ne sort de sa bouche entrouverte ; une vapeur s’élève de son flanc écumant. Le tapis vert, sous eux, s’est teinté de rouge. La terre s’abreuve du sang de ses enfants. Quelques vers lui viennent encore à l’esprit, lugubres cette fois : " Moi, je meurs ; et mon âme, au moment qu’elle expire / S’exhale comme un son triste et mélodieux ". Ā cet instant, la Grande Guerre endormie s’éveille : essaim de balles, orage d’acier, miaulements rauques : les sons bondissent de toute part, telles des bêtes sauvages, griffant les tympans du rescapé.
- La garce, s’exclame Pierre, elle n’aura sommeillé que quelques heures...
La terre tremble, Pierre avec elle, qui appelle maintenant sa mère et la supplie de le sauver. Les grands chênes et les hêtres gémissent à leur tour, mêlant leur plainte à celle du soldat. Vaines litanies ; communion funeste : plusieurs obus éclatent... un cataclysme.
Au matin, c’est un paysage lunaire : Pierre et la futaie ne sont plus.

À noter : les passages entre guillemets dans le texte sont des extraits de poèmes existants. Dans l'ordre d'apparition dans le texte :
(1) Extrait de « Correspondances », Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal
(2) Extrait de « J’étais un arbre en fleur où chantais ma jeunesse », Charles Sainte-Beuve, Poésies complètes
(3) Extrait de « Contre ceux qui ont le goût difficile », Jean de la Fontaine
(4) Extrait de « L’automne », Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques
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Tnomreg Germont · il y a
Belle promenade émouvante dans les sous-bois
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JFG Sanshiro · il y a
Un petit bijou. Superbe, émouvant et puissant.
Quel bonheur que de vous lire
Votre magnifique poème m'évoque un poème d'Arthur Rimbaud, 'Le dormeur du val'.

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Jennifer Marquié · il y a
Merci infiniment !
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Fleur A. · il y a
Un texte magnifique
Émotion tristesse face à la folie des glaces
Bravo!

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Jennifer Marquié · il y a
Bonsoir Fleur,
Je vous remercie pour ce retour et suis heureuse que mon texte ait suscité des émotions.