2
min

Un pianiste inattendu

Image de Pauline Métais

Pauline Métais

103 lectures

14

« Vraiment, ces grèves ce sont la honte de la France ! S'exclama ma mère.
- Je suis d'accord avec vous Maman, ils auraient pu nous prévenir... Lui répondis-je.
- Oui, nous n'aurions pas eu à nous presser. »
J' haussai les épaules et attendis qu'elle regarde ailleurs. Je ne devais ni lever les yeux au ciel, ce qui trahirait un désintérêt pour la situation, ni les baisser vers le sol, ce qui serait un signe de soumission et, selon Maman : « Nous n'appartenons pas à cette race là. » En fait je devais seulement attendre qu'elle décroche son regard du mien, puisque c'était elle qui avait commencé la discussion.

Elle regarda derrière moi en pestant discrètement sur les individus qui arrivaient dans mon dos. Je me tournai alors et vis un groupe de jeunes, à peu près mon âge. Tous étaient habillés en jogging, ils parlaient fort et essentiellement en arabe. Maman dit qu'ils sont « la peste d'aujourd'hui. ». Je pense qu'elle a raison, mais mon avis n'est pas aussi tranché. Ils sont certainement nés en France, peut-être même ont-ils des parents sévères qui les avaient bien élevés avant qu'ils aient de mauvaises fréquentations. Le plus grand de tous était brun, habillé aux couleurs bleu et blanche de l'OM. Ils passèrent près de moi et je remarquai ses yeux, vert émeraude. Il avait les traits fins mais marqués, une mâchoire carrée, des épaules larges, un corps puissant. Il aurait pu être beau s'il n'avait pas été... Arabe.
« Je vous préviens ma Chérie, si vous fréquentez ce genre d'énergumène , je vous fais enfermer au couvent. me souffla Maman quand elle surprit mon regard.
- Il n'y a aucuns risques, ils ne méritaient même pas que mes yeux s'attardent sur eux. »
J'entendais leurs rires gras et leurs voix sales. Leur Français me donnait envie de vomir. Je préférais mille fois quand ils parlaient en arabe, je pouvais au moins faire semblant de ne pas entendre.
« T'as pas les couilles grosse merde !
- Askip tu sais jouer !
- Miskine, c'est haram de mentir! »
Je sentais le sang couler de mes oreilles. Seigneur, faites que ce supplice prenne fin !
Les voix baissèrent de volumes et deux notes de piano rugirent alors dans le hall de gare. Je me tournai donc vers l'instrument, posé au milieu, derrière lequel était assis le plus grand du groupe. Quelques notes se succédèrent fébrilement. Il n'avait certainement jamais joué de sa vie, et toutes les personnes présentes ici allaient en payer le prix.

Sans même que je m'en aperçoive, il se mit à jouer. Pour de vrai. Et mon regard ne pu plus se détacher de lui, de ses mains, de son visage concentré, de sa lèvre qu'il mordillait. Et tout à coup, sans que je ne me rendes compte de rien, le monde s'arrêta. La Terre arrêta de tourner. Les aiguilles du Temps arrêtèrent de tisser. Les respirations régulières du Monde se stoppèrent. Chaque particules s'arrêtèrent pour le regarder, et l'écouter. Je ne vis alors plus que ses doigts, caressant les touches. Je n'entendis plus rien, que le son exquis et parfait du piano qui revivait enfin. Il leva doucement le regard de ses mains pour le plonger devant lui, au loin. Il jouait toujours quand il se mit à regarder la foule qui l'entourait. Elle avait arrêté de vivre. Puis ce regard chaud, puissant, se planta dans mes pupilles. Ses doigts sur les touches accélérèrent encore. Il n'y avait plus que nous deux, nous étions seuls. Lui et moi. Son regard se fit aimant. Lui, ce garçon de cité habillé en jogging qui parle plus arabe que français, et moi, cette fille de la noblesse endimanché qui vouvoie ses parents. C'était impossible. Plus rien n'existait autour de moi. Ni ma mère et ses règles trop strictes, ni les amis du pianiste et leurs airs benêts.

Il caressa une dernière touche, comme un ultime baiser. Comme si nous avions arrêtés l'espace pour nous aimer un instant et qu'il me disait « au revoir », à présent.
La foule se réanima et l'applaudit alors comme jamais je ne l'avais entendu. C'était incroyable, immense. C'était libéré et sauvage, sans contraintes, sans règles.
Il se leva comme un prince, me regarda une dernière fois. Un regard doux et triste. La magie se brisa quand l'un de ses amis lui frappa l'épaule et que ma mère me poussa légèrement pour aller prendre le train qui nous attendait.

Ce fût la seule fois de ma vie où il m'a été donné de ressentir quelque chose d'aussi beau.
D'aussi inattendu.
D'aussi puissant.

PRIX

Image de 2016

Thèmes

Image de TTC
14

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Pauline Métais
Pauline Métais · il y a
Pur les lecteurs qui aiment l’inattendu, mon dernier texte vient de sortir... J'espère qu'il vous plaira ! http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/prenez-garde-aux-apparences
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Quelle belle fin. J'adore votre texte. +1 venez me lire à l'occasion.
·
Image de Pauline Métais
Pauline Métais · il y a
merci à vous ! j'y vais de ce pas !
·
Image de Ghost Buster
Ghost Buster · il y a
Moi aussi, le début m'a fait très peur. Mais que la fin est belle ! Bravo.
·
Image de Pauline Métais
Pauline Métais · il y a
haha c'est l'effet attendu ! merci à vous
·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Je vote ! Belle rencontre en effet, mais si je peux me permettre, des phrases plus courtes et des tournures plus légères parfois ferait gagner votre texte en fluidité. Je me permets cette remarque car vous avez solliciter un avis objectif, il n'engage que moi évidemment ! Continuez !
·
Image de Pauline Métais
Pauline Métais · il y a
Je prends note ! merci à vous !
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
J'ai failli ne pas aller au bout du texte qui me semblait exclure... Mais heureusement j'ai jeté un oeil sur la fin , ce qui m'a encouragé à poursuivre. Bien vu. Si chacun mettait un peu plus ses sens en éveil pour découvrir le positif de l'autre? ALLEZ, augmentons les sens, pas à la pompe... SUPER! +1
·
Image de Pauline Métais
Pauline Métais · il y a
merci à vous ! heureusement que vous avez lu la fin ! :)
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
J'ai aimé les échanges de regards. Je vote et je m'abonne afin de lire d'autres textes.
Merci de passer me voir : je suis là...http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/histoire-a-l-eau-de-rose

·
Image de Pauline Métais
Pauline Métais · il y a
Merci beaucoup ! je vais voir toute suite ce texte!
·
Image de Eliie Evans
Eliie Evans · il y a
Le mécanisme de la rencontre est très bien mis en scène et le fait de choisir des personnages très typiques est logique et bien pensé, à cause du format très très court. Cependant, la présentation de la jeune fille par elle-même semble un peu forcée parfois...
·
Image de Pauline Métais
Pauline Métais · il y a
Merci ! Oui je pense que j'ai presque trop forcé le trait...
·
Image de Ted
Ted · il y a
On ne sort pas de ce texte sans avoir réfléchi et ça c'est déjà une réussite.
Bonne continuation

·
Image de Pauline Métais
Pauline Métais · il y a
Merci à vous, c'est ce que j'attends chez mon lecteur! bonne continuation à vous aussi
·
Image de Emma
Emma · il y a
Je crois saisir vos intentions. Et de fait comprendre pourquoi vous poussez à l'extrême. Je crois pourtant que le contraste est trop poussé. C'est surtout le personnage de la jeune fille. Peu crédible aujourd'hui. Je l'ai ressentie comme anachronique et cela m'a dérangée pour entrer dans l'histoire. Le jeune homme et le piano dans la gare. cest réussi. Leur échange de regard aussi.
Je ne sais pas trop expliquer autrement mes réticences. Il ne laisse pas indifférent votre texte !

·
Image de Pauline Métais
Pauline Métais · il y a
Oui je pense que j'ai un peu forcé, mais cette idée est venu quand j'ai entendu dans une gare justement une jeune fille d'à peu près mon âge qui vouvoyait sa mère de manière tout à fait banal... désolé pour cette sensation d'anachronisme!
Tant mieux, c'est le but recherché et je crois l'avoir atteint!

·
Image de Caroline-H
Caroline-H · il y a
Il faut prendre garde aux préjugés. Quelque chose de ce genre m'est déjà arrivé. J'ai l'esprit ouvert et je déborde de tolérance. J'avais surpris des jeunes des cités parler avec ce type de langage vulgaire. J'étais toute prête à les juger. Soudain, leur conversation a pris un tour plus philosophique et j'ai quitté le train les larmes aux yeux.
·
Image de Pauline Métais
Pauline Métais · il y a
bien sur, mais c'est ma façon à moi de le montrer, pousser les choses à l’extrême. J'espère que le texte en lui même vous a toute de même plu
·