Un phénix face aux flots

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J'ai l'ambition de dépeindre dans mes textes la vie humaine, la vie tout court peut-être, et toutes les émotions qu'elle contient, les nuances, les mille teintes de gris, les rires et les larmes  [+]

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Il faisait froid. Elle ne se souvenait pas de grand-chose, et pourtant, elle se souvenait de tout. Le sourire de sa mère, les larmes de son père, les inquiétudes de sa sœur, tout lui revenait. En revanche, savoir comment tout cela était arrivé lui était impossible.

Tout ce dont elle était sûre, c’était que sa mère était enterrée là, dans ce cimetière, et que bientôt, elle-même le serait aussi.

Le cancer du sein, ça se soigne. Et puis, une opération, ce n’est pas bien grave...

Elle détestait ces paroles. Certains en mourraient. D’autres voyaient leurs vies entachées, gâchées. D’autres encore étaient mutilés pour survivre. Et le monde extérieur disait que ce n’était rien.

Ils ne se rendaient pas compte à quel point ils avaient tort. Une mère six pieds sous terre, incapable de dire à ses filles qu’elle les aimait ? Un tragique événement. Une prédisposition familiale, la vie avec la peur ? De l’anxiété injustifiée. Ils se trompaient tous.

Elle avait eu peur, et elle avait eu raison. Sa sœur était en bonne santé. Elle riait, vivait, participait distraitement à la campagne Octobre rose en effleurant les touches de son piano. Et elle, Ellora, trente-deux ans, était malade.

Elle, Ellora, trente-deux ans, allait mourir comme sa mère avant elle.

Elle, Ellora, était morte de peur et désespérée.

Elle voulait que les gens arrêtent de minimiser la souffrance ou de l’ignorer par pur égoïsme. Elle ne demandait pas que les autres souffrent avec elle, non ; elle souhaitait juste qu’ils tentent de comprendre, qu’ils essaient de l’aider.

Mais, parce qu’elle n’était pas forcément condamnée, ils s’en fichaient.

Pourtant, la chimiothérapie, la perte de ses cheveux, les angoisses, la solitude, tout lui pesait. L’idée d’être bientôt charcutée dans l’espoir de vivre encore un peu lui brisait le cœur. Pourquoi fallait-il être en proie à la douleur ?

Une petite main se glissa dans celle d’Ellora. Une petite main douce et chaude qui fissura un peu plus son âme. Non seulement sa fille la voyait au supplice et risquait de devenir orpheline, mais elle vivrait peut-être le même sort. C’était insupportable. Les contrôles, les rendez-vous annuels, tout ça était utile, et elle savait que Justine les suivrait, rien que pour sa grand-mère qui n’en avait pas eu la chance. Cependant, ça ne l’empêcherait pas de souffrir. Elle avait cinq ans. Et elle était déjà destinée à une vie de crainte et de combat.

Justine, où est ta maman ?

Rien que d’imaginer cette phrase, Ellora avait envie de fondre en larmes. On lui avait posé la même question lorsqu’elle était au lycée : Ellora, où est ta mère ? Il nous faut sa signature. Signature que Joanne ne fit jamais.

Sa petite-fille, innocente et joyeuse, était condamnée à la souffrance, et Ellora refusait de baisser les bras. Elle ne rendrait pas les armes.

Ce fut sur la tombe de sa mère qu’une femme assaillie par l’océan décida de se battre pour sa fille. Elle ferait tout pour que jamais Justine ne dise que sa mère était une lâche. Elle était forte. Et elle survivrait.

Le lendemain, on la mutilerait, et elle se relèverait. Elle était un phénix. Leur famille était faite de guerrières, et elle lui ferait honneur.

Dix ans plus tard, elle serait peintre et elle accompagnerait tous ceux qui étaient touchés par le cancer du sein. Elle soutiendrait les malades, consolerait les proches, accompagnerait les filles, aiderait les garçons à vaincre le manque de représentation, militerait avec les pères. Ses toiles seraient ornées d’un ruban rose. L’une d’entre elle représenterait une femme et sa petite fille dans un cimetière, unies face aux flots.

En attendant, elle se battrait. Pour toutes celles qui n’en avaient pas eu l’occasion, pour sa mère et tant d’autres, elle se battrait. Et sa fille serait fière d’elle.

Le jour d’après ne signerait pas sa défaite. Elle combattrait, encore et encore. Qui étaient les autres pour affirmer que ce n’était rien ?
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Tess Benedict · il y a
Vous traitez le thème avec beaucoup de sensibilité et une sincérité telle que je pensais qu'il s'agissait d'un témoignage. Il y a une dimension tragique dans ce personnage frappé par la fatalité. Mes voix.
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Yvaine Oneira · il y a
Merci beaucoup ! L'empathie fait des miracles.
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Adrien Voegtlin · il y a
Un très beau texte, j'espère simplement qu'il est imaginaire.
Se battre, encore se battre et soleil brillera à nouveau.

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Yvaine Oneira · il y a
Il s'agit de fiction, mais je ne doute pas qu'il y ait des cas semblables dans la réalité, d'où l'intérêt d'en parler.
Merci pour votre soutien !

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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre touchante et déconcertante face à la peur et l'angoisse du cancer ! Mon soutien ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante

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Yvaine Oneira · il y a
Merci pour votre soutien !
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Amandine B. · il y a
Je trouve ce texte violent... ou plutôt tragique ! Dans la façon dont le personnage s'exprime... des générations de non-dits la poussent à un combat déplacé. Mais un combat quand même, et le résultat est là.
Apres c'est vrai, quand bien même on est entouré, on est seul face à la souffrance. Personne ne sait aussi bien que nous et c'est terrible mais l'empathie à heureusement ses limites !

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Yvaine Oneira · il y a
Est-ce justement trop violent ?
Merci pour votre commentaire, je suis heureuse de pouvoir faire réfléchir sur le sujet.

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Tnomreg Germont · il y a
La maladie est minimisée par peur de l'attraper, comme si donner de l'amour, de la compassion, de l'écoute allait nous contaminer...Très beau texte
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Yvaine Oneira · il y a
Merci pour votre commentaire !