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Un peu de temps à tuer…

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John Lecid

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Hubert cultivait deux passions : l’histoire locale et la prospection dans les champs à l’aide de détecteurs de métaux. Originaire de Forbach en Moselle il menait une vie paisible avec sa femme, Annick et ses trois enfants. Professeur d’allemand dans une école de Metz, il mettait à profit le temps qu’il passait dans les transports en commun, le train en l’occurrence pour étudier et parfaire ses connaissances des faits et armes de sa région durant la Seconde Guerre mondiale. Profondément respectueux des lois, notamment vis-à-vis de la protection du patrimoine, il ne manquait jamais de demander des permissions pour prospecter dans les champs à la recherche d’objets métalliques révélant des tranches d’histoire. Sa collection allait de briquets militaires à des casques, des boutons d’uniformes et le lot sempiternel de balles et de cartouches.
Une grève des chemins de fer l’empêchant un matin de prendre le train, il prit son véhicule. En scrutant le paysage il ne manquait jamais l’occasion de méditer sur ces hommes morts dans le froid, dans la boue et à chaque découverte d’un morceau d’âme humaine il se plongeait dans toutes sortes de scénarios. Que faisaient-ils ? À quoi songeaient-ils ? Où allaient-ils ? Ont-ils survécu à la boucherie nazie ? Ont-ils eu la chance d’avoir une sépulture ou sont-ils encore sous terre ?
En début d’après-midi, n’ayant plus de cours à diriger, il quitta la grande ville et fit le trajet du retour. Ce jour-là, le temps était magnifique, aucun nuage qui écrasaient l’horizon de sa couleur grise et étouffante. Il eut une brusque envie de marcher dans la nature, ses bottes et surtout son détecteur de métaux étaient dans le coffre de la voiture, ainsi que sa pelle. L’absence d’autorisation pour le bout de forêt qu’il voulait visiter freinait son élan. Elle n’était pas gérée par l’O.N.F et il n’avait jamais vu personne y roder. Sa décision était prise, il ferait une entorse à ses méthodes et après tout, une heure de prospection ne gênerait personne. Il immobilisa sa voiture sur le côté d’un chemin, à l’abri des regards. L’air était frais et ses poumons se remplirent d’un parfum d’aventure. Il entra dans la forêt, installa son casque sur la tête et alluma son appareil. Au bout de dix minutes, un son aigu le fit stopper. Il creusa et trouva à dix cm de profondeur, une balle de fusil mitrailleur allemande. Il était à présent dans les années quarante, son monde actuel disparut. Une demi-heure plus tard, il en était à vingt-trois balles, un briquet et deux pièces de monnaie 1940 et 1941. L’adrénaline coulait dans ses veines, son imagination était en pleine effervescence, il entendait les tirs des armes, il voyait même un convoi de voitures militaires sur la route. Il se sentait isolé comme un homme traqué lorsque le détecteur émit un son grave et continu. Il balaya l’endroit et évalua l’objet, un objet rectangulaire de quarante cm de long. Une mine ? À genou, il retira doucement la terre à l’aide de la pelle qu’utilisait sa femme pour ses géraniums.
Un objet en cuir marron foncé.
Une valise ? Une décharge le foudroya, s’agissait-il d’effets personnels ? De plans secrets ? D’or ?
Au bout d’une attente insupportable, il extrait une valise de la terre. Elle était lourde, le cuir avait vieilli, sans toutefois être beaucoup abimé. Il reboucha le trou et se dirigea vers sa voiture. Assis contre la paroi extérieure du coffre il écarta la terre humide des deux serrures rouillées. Délicatement, il déploya la partie supérieure de la valise. L’armature en tissu s’était désolidarisée, masquant l’intérieure comme un voile pudique. Ses yeux s’arrondirent. Il ne put refréner une exclamation de surprise : devant lui apparaissait un uniforme de la Waffen SS entier, du casque jusqu’aux bottes. Sous les vêtements, un portefeuille renfermant des papiers, des lettres ainsi que son arme de service, un Luger.
Il touchait l’enveloppe vestimentaire d’un tueur.
Il touchait l’Histoire, la guerre.
Le retour vers son domicile ne fut pas assez long pour le ramener à la réalité.
Le soir même, il fit l’inventaire de la malle et conclut que le soldat avait déserté. Une idée l’obstinait à présent. Retrouver des descendants de sa famille pour restituer les effets.
Il rêva de guerre toute la nuit et à la pointe du jour il se leva pour continuer ses recherches. En se dirigeant vers la gare SNCF, il avait une liste de personnes à contacter aux États-Unis et en Allemagne qu’il appellerait lors de ses pauses.
La première personne qu’il appela fut sa veuve. Une veine. Elle fut très choquée de son appel et surtout d’apprendre que son mari était un ancien SS. Avant de raccrocher, elle intima Hubert de ne plus la contacter. Il rumina cette mauvaise expérience, mais sa soif de vérité (ou de reconnaissance) l’emporta, il appela des personnes ayant le même nom de famille et obtint le numéro d’une dame âgée qui avait fait beaucoup de recherches en France et en Allemagne durant les années cinquante.
De retour chez lui, il l’appela et parla en allemand.
Il était aux anges !
Adrénaline.
Première de couverture dans le journal local.
Elle l’écoutait.
Elle répondit par un silence de plomb, inspira lentement.
Hubert sentait des larmes ruisseler sur ses joues.
C’est beau de rendre service...
Perdu de vue en live !
Elle l’avait écouté sans l’interrompre.
Il entendit un râle puis une voix brisée, ancienne, distante.
– Monsieur, vous m’appelez plus de soixante ans après la disparition de mon fiancé pour m’apprendre qu’il a déserté et s’est marié avec une autre femme en Amérique ? Vous venez de briser mes meilleurs souvenirs à l’aune de ma vie. Vous avez tué le temps.





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Barbara V. · il y a
Waouh, bouleversée par la chute ! Quand la petite histoire rejoint l'Histoire... Et que les histoires que l'on se fait se heurtent à une réalité peu "épique". J'adore ! Bravo !
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Prijgany · il y a
On y entre à fond dans votre texte, John ; une écriture simple, fluide = un vote de ma part ; dans le mien, il est aussi question de creuser, mais on ne trouve pas de douilles ni d'engins explosifs... rien que de la terre et encore de la terre.. à l'occasion : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-trou ; bonne journée à toi et surtout, bonneS continuationS.
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François Duvernois · il y a
J’avais lu, j’avais aimé, j’avais voté pour votre texte.
Vous avez voté une première fois pour mon chemin détourné :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/chemin-detourne-1
Ce texte est en finale. Si vous aimez encore, vous pouvez remettre un bulletin dans l'urne.

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John Lecid · il y a
Je m'en vais de ce pas le faire.
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Moniroje · il y a
Impressionant!!!
Un texte court plein comme un roman!

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John Lecid · il y a
Merci pour cet enthousiasme ! Je passerai vous lire.
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Le Goupil · il y a
Merveilleuse plongée dans l'Histoire... Vous rapportez avec beaucoup de finesse et de réalisme la Lorraine et ses "secrets enfouis". Je me suis régalée de ces secrets qui traversent le temps, et j'ai été très émue par la fin. C'est un texte important, que dire de plus ? Merci à vous ! +1 !

Si cela vous tente (TTC en compèt'): http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/burn-in
Au plaisir de vous lire, et bonne chance pour la compèt' !

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John Lecid · il y a
Vous avez su toucher mon ego ! Merci pour ces compliments. Je viendrais parcourir vos mots en essayant de ne pas imploser avant.
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Blandine Rigollot · il y a
Très intéressant, d'autant plus que la chute est imprévisible et originale (à mon avis en tout cas) ce qui n'est pas si fréquent dans les nouvelles... + 1 vote.
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John Lecid · il y a
Imprévisible, oui, c'est le but même si par certains détours on la voit arriver. Merci pour votre commentaire. Vous êtes aussi auteur, je passerai vous rendre visite !
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François Duvernois · il y a
Il y a différentes façons de tuer le temps, votre personnage a trouvé la sienne. J'aime beaucoup cette recherche d'objets pour construire un personnage, une histoire. Votre nouvelle est rondement mené. Mon vote.
Si vous avez un peu de temps et l'envie, j'aimerais avoir votre avis sur :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/chemin-detourne-1

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John Lecid · il y a
Merci pour vos mots. J'irai lire votre œuvre par un chemin detournè.
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Marie Guzman · il y a
J'aimerais que jamais personne ne m'appelle pour me dire que l'homme que j'ai tant aimé en a trouvé une autre et que finalement c'est une belle histoire pour lui en effet ...le texte m'a dérangé dans le bon sens ...

si vous voulez me lire : un p'tit haïku pour commencer et une nouvelle un peu plus longue ... qui n'est pas sans rappeler le passé si lourd parfois
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/pensee-de-feu
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/lettre-hors-pere
il vous va mon marketing ? sourires

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John Lecid · il y a
:) ça c'est pas du marketing, c'est des conseils de lecture. Ouî ça me va.
J'irais chez vous. Merci.

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Yaakry Magril · il y a
Souvent de Yaakry à lire svp
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John Lecid · il y a
Ça c'est du bon marketing, court et direct !
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Skint · il y a
Bien que j'ai trouvé le développement un peu naïf (personne ô grand personne n'aime à se retrouver confronté au passé SS d'un être cher) j'ai bien aimé l'écriture et le ton, je vote!

Et je vous invite au passage, si le coeur vous en dit, à passer sur mon TTC, Regrets, où là aussi on a des choses à se reprocher: http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/regrets-9

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John Lecid · il y a
Et si cette histoire était vraie ? J'irai lire votre TTC sans regrets !
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