Un petit nuage rose

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Par une belle journée d’été nous recevons un appel de la clinique. L’état de maman s’est dégradé. Quand nous arrivons elle tente d’ouvrir les yeux puis retombe dans la torpeur. Mon chéri m’accompagne. C’est réconfortant, dans ces moments, d’avoir un compagnon compréhensif et attentionné. La visite est très courte. Maman ne fait que dormir. Avant de partir nous voyons le docteur. Les résultats des examens sont très mauvais, les dégâts irréversibles, le cancer se généralise. Soirée de désespoir, de larmes et de découragement.
Le lendemain, maman a les yeux ouverts et semble nous attendre. Elle dit : « je t’ai appelé au téléphone » mais nous savons que c’est impossible car elle ne peut pas atteindre la table de nuit. Confusion mentale. Elle pense sortir dans la soirée. Pauvre maman. Au moment de la quitter, je l’embrasse, j’ai envie de pleurer.
Le jour suivant, en voyant l’immense tristesse dans son regard, je dis à maman que nous allons la ramener à la maison. Je sais qu’elle veut mourir chez elle. Je sais que les jours prochains vont être compliqués mais heureusement je ne suis pas seule. Tout le monde tente de me dissuader, je n’ai qu’un allié : mon chéri. La chef de clinique me convoque dans son bureau pour me parler de ce qui m’attend. Elle me conseille de bien m’entourer, elle dit que ce sera très dur, que je risque d’y laisser ma santé mais plus rien ne m’arrête, je signe les papiers. Quand je ressors, maman est dans l’ambulance. Nous passons prendre un fauteuil roulant qui lui permettra de faire l’aller-retour entre son lit et la table de la cuisine puis nous rentrons à la maison.
Jusqu’au jour de son anniversaire, l’état de maman semble se stabiliser. Elle souffle ses quatre-vingt bougies puis petit à petit la courbe s’inverse, le cancer envahit son corps, c’est la chute libre.
De son lit elle réclame ses affaires : des lunettes qu’elle n’utilise plus, une montre que nous ne trouvons pas. Je tente la diplomatie pour remettre les recherches au lendemain vu qu’il est tard et qu’elle n’en a pas besoin. Elle dit qu’elle ne pourra pas s’endormir, qu’elle y pensera tout le temps. Un peu plus tard la montre rejoint les affaires sur le fauteuil près du lit. Un baiser pour la rassurer et nous pouvons dormir trois petites heures avant d’être réveillés par un bruit sourd. Maman vient d’ouvrir la porte de notre chambre. Elle est dans son fauteuil roulant alors qu’habituellement nous devons l’aider pour passer du lit au fauteuil. Elle veut juste savoir si nous sommes bien là. Elle est comme une enfant, on ne peut pas lui en vouloir même si on apprécierait, de temps en temps, de dormir toute une nuit sans être dérangés.
Tendresse en voyant ses gestes maladroits quand elle veut prendre son verre. Elle approche la main mais le verre est un peu trop loin. Elle ne demande rien et se contente de poser ses mains sur les accoudoirs du fauteuil. Je prends le verre pour l’aider à boire. Elle remercie. Pauvre petite maman qui est devenue si frêle, si fragile. Quand elle semble un peu moins fatiguée je lui pose quelques questions, je lui montre des photos comme on tend des perches mais elle ne se rappelle plus. C’est le vide. Elle n’a plus aucun centre d’intérêt. Même la télévision lui est insupportable.
Un jour de septembre à midi, elle reste à table un peu plus longtemps que d’habitude, elle parle du passé, raconte comment elle restait de longs moments avec sa cousine. Parfois elles s’asseyaient près de la cheminée sans parler ou alors elles tricotaient ou bien elles brodaient. Très vite elle ferme les yeux, elle n’en peut plus, ce petit bavardage l’a extrêmement fatiguée.
Quelques jours plus tard nous la trouvons assise au pied du lit, elle ne comprend pas ce qui est arrivé. Heureusement mon chéri est là. Il glisse ses bras sous ses aisselles et la remet dans son lit.
A la mi-septembre maman se plaint d’avoir mal partout. Le docteur dit qu’il n’y en a plus pour longtemps et il ajoute : « ne vous affolez pas, au cours d’un essoufflement elle peut s’évanouir. Appelez le cabinet de jour comme de nuit, on fera le nécessaire pour qu’elle ne souffre pas ».
Chaque jour je pleure et pour ne pas penser je passe mon temps à préparer des petits plats qu’elle touche à peine. Un soir, au cours d’un repas, elle réclame du vin pour accompagner le fromage qu’elle adore. Je suis surprise, j’hésite mais le docteur a dit de lui donner tout ce qu’elle demandait parce que ça ne peut plus rien changer. Mon chéri va chercher la bouteille de vin. Maman dit qu’elle se trouve dans le garde-manger au rez-de-chaussée. Quelle mémoire ! N’est-ce qu’un instant de lucidité ? Et si, petit à petit elle allait un peu mieux ? Je reprends même espoir quand je la vois réagir devant une émission à la télévision. Une personne dit : la mémoire est comme une disquette dont on aurait effacé une partie. Maman réplique : oui, c’est exactement ça. Malheureusement, ce moment de clarté ne dure que le temps d’un éclair. La nuit suivante se passe très mal, maman est agitée, elle est prise d’une violente toux qui accentue son état. Le lendemain matin j’appelle le docteur. Il nous prévient que ce n’est plus qu’une question d’heures. Dans la soirée maman demande à boire mais le docteur dit qu’elle risque l’étouffement même avec quelques gouttes d’eau. Je lui passe un gant humide sur les lèvres mais ça ne suffit pas. Je rappelle le docteur et cette fois il me dit, très gêné : c’est la fin, il n’y a plus rien à faire que patienter. Plus tard dans la soirée maman tente de se redresser avec un regard effrayé. A ce moment précis je me suis demandé si elle ne prenait pas conscience de sa mort imminente. Elle a dit quelque chose d’inaudible puis elle n’a plus ouvert les yeux. Ensuite la mousse est sortie de sa bouche par saccades, c’était comme un bouillonnement, de plus en plus fort. J’étais affolée. J’ai demandé à mon chéri d’aller chercher des rouleaux essuie-tout pour éponger. Je ne savais plus quoi faire. La délivrance est arrivée à dix-neuf heures quand les yeux de maman se sont révulsés dans un dernier hoquet. Plus tard dans la tiédeur de la nuit, mon chéri a vu comme moi un petit nuage rose. On aurait dit qu’il apparaissait pour apaiser notre chagrin et nous aider dans cette épreuve.
FIN
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